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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Les champions de la cour d’honneur
L’esprit du théâtre souffle à la cour d’honneur. Tout le théâtre à partir de rien comme à l’accoutumé dans cet espace 3D. Ça tempeste entre l’intime et l’immensité, ça cogne dur dans le fracas de la langue inactuelle, intempestive de Patrice Colin, qui réécrit à vue le langage shakespearien. Jean-François Sivadier, roi de France au palais des Papes, fait basculer la tragédie de l’amour filial à partir d’un collectif d’acteurs qui défie singulièrement l’ordre du monde.
Le roi Lear décide de partager son royaume entre ses trois filles : Goneril, Régane et Cordelia. Chacune devra prononcer un discours d’amour filial. Seule Cordelia ne dira rien. Ce qui lui vaut d’être bannie par son père, d’autant plus déçu qu’elle était sa préférée. Lear la déshérite au profit de ses sœurs, bannit le fidèle Kent qui prenait sa défense. Il ne conserve de son pouvoir que le titre de roi ainsi qu’une escorte avec laquelle il séjournera alternativement chez ses deux aînées, qui finissent par lui claquer la porte au nez. Abandonné de presque tous, privé de toit, le souverain devient le sujet d’une effroyable expérience : il devra perdre son rang, sa raison et sa vie pour redevenir lui-même.
Un autre père, le comte de Gloucester croit les insinuations du mauvais fils et chasse le bon. Lear errera sans domicile sur la lande balayée par la tempête. Gloucester aura les yeux crevés.
Une grande toile rouge soulevée par le vent couvre la scène de la cour d’honneur. Elle découvre un plateau incliné, qui se brise comme une banquise – ingénieuse scénographie de trappes, de praticables qui se transforment en grotte, en muraille. Lumière idoine, balance des couleurs, changements brusques de température.
© Christophe Raynaud de Lage
Nicolas Bouchaud – à la belle quarantaine – réalise une véritable performance dans ce rôle tragique, avec une composition très physique. Très convainquant en première partie : autorité, énergie, rupture de rythme. C’est l’atout maître du jeu. Après l’entracte (la mi-temps), il rajeunit à vue d’œil, et l’absence de vision d’ensemble donne cette soudaine impression que les acteurs ne font plus que colporter le texte.
Norah Krief (le fou et Cordélia) est le joker gagnant de cette distribution : intuitive, audacieuse, intrépide, instinctive de la tête aux pieds. Blanche Cordelia, elle ouvre l’intrigue. Fou chantant, « Ça va ? », polichinelle poli par la lucidité, elle met en dérision le monde et sa folie.
Quoi de neuf dans l’histoire de celui qui devient un grand roi dans le dénuement ? L’une des trois filles de Lear, la félone Régane, est incarnée par un comédien masculin, Christophe Ratandra, tandis que le fidèle et inflexible Kent est interprété par une femme vigoureuse et sensible : Nadia Vonderheyden. Un choix qui n’éclaire pas vraiment les enjeux du drame : la démonologie des rapports humains. Certaines scènes y perdent en crédibilité d’une distribution inégale.
© Christophe Raynaud de Lage
Merveilleux moment aérien quand le messager est mis à l’épreuve. C’est magnifique, cette ligne tendue, presque invisible entre deux accroches à la cour d’honneur. Il faut dire que les murs sont « porteurs ».
L’histoire s’achève dans un bain de sang non maitrisé, à la va-vite – trop peu répété, semble-t-il. Cela arrive de ne pas « marquer » au moment de la création (de manquer le beau geste, l’accentuation finale) et de transformer l’essai, comme au rugby, à la reprise. Souhaitons-le, car le théâtre est là dans l’intime simplicité, la complicité, la singularité d’une équipe de création et d’une troupe de comédiens, dont les qualités techniques, tactiques et offensives en font, aisément, la différence. Ils sont, incontestablement, les champions de cette cour d’honneur 2007. ¶
Manuel Touraille
Les Trois Coups
Le Roi Lear, de William Shakespeare
Traduction : Pascal Colin
Mise en scène : Jean-François Sivadier
Collaboration artistique : Véronique Timsit, Nicolas Bouchaud, Nadia Vonderheyden
Avec : Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Murielle Colvez, Vincent Dissez, Vincent Guédon, Norah Krief, Nicolas Lê-quang, Christophe Ratandra, Nadia Vonderheyden, Rachid Zanouda
Collaboration exceptionnelle : Vincent Rouche, Anne Cornu
Scénographie : Jean-François Sivadier, Christian Tirole
Lumières : Philippe Berthomé
Costumes : Virginie Gervaise
Création musique : Fred Fresson
Sonorisateur : Jean-Louis Imbert
Assistantes à la mise en scène : Véronique Timsit, Anne de Quiroz
Régie générale : Dominique Brillault
Production déléguée : Théâtre national de Bretagne (Rennes)
Texte paru aux éditions Théâtrales en juillet 2007
Le Roi Lear est joué au Théâtre des Amandiers de Nanterre du 15 septembre au 27 octobre 2007 avant de partir en tournée en province, en commençant par Strasbourg en novembre, Clermont-Ferrand, Béthune, Orléans et Annecy en décembre ; Chambéry, Martigues et Nice en janvier ; Le Havre, Toulouse, Valence, Genève et Bourges en février ; en finissant par Villeneuve-d’Ascq, Rennes (mars 2008), La Rochelle et Bordeaux (avril 2008).
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