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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Qui sommes-nous ?
« Est-ce que quelqu’un, ici, peut me dire qui je suis ? », cette question résonne encore dans ma tête. C’est celle que le roi lance au visage de Goneril, celle que l’acteur, Nicolas Bouchaud, lance à la face du public, celle qui nous tient en haleine tout au long de la pièce.
Le roi Lear décide de se défaire du pouvoir. Il demande à ses trois filles – Goneril, Régane et Cordélia – un témoignage de leur amour duquel dépendra la part du royaume qui leur sera attribuée. Alors que les deux premières n’hésitent pas à entrer dans le jeu de leur père, Cordélia ne dit rien. Blessé dans son orgueil, le roi la chasse et redistribue sa part entre ses deux sœurs. Le roi descend du trône et tout se transforme. Le chaos s’installe.
Ce roi, qui se défait des contraintes du pouvoir tout en voulant en garder les honneurs ; cet homme, qui met une affaire privée au cœur d’un enjeu politique ; ce père, qui refuse de reconnaître la vérité ; celui-là même va traverser les tempêtes et se retrouver, pour la première fois, seul, face à lui-même.
© Christophe Raynaud de Lage
À cette histoire se mêle celle des Gloucester : Edmond, le fils illégitime du comte, profite de la crédulité de son père afin d’hériter des honneurs promis à son demi-frère, Edgar, qui se trouve contraint de fuir. La tragédie se déploie.
Dans cette pièce, un mot suffit à passer de l’amour à la haine, de l’orgueil à la honte, de l’aveuglement à la révélation. Les personnages se retrouvent précipités dans l’action sans avoir le temps de réfléchir aux conséquences de leurs actes, et, dans la tourmente, chacun s’abîme. Le mensonge règne en maître, la scène se transforme en champ de bataille.
Dans la grande salle des Amandiers, les acteurs évoluent sur un plateau de bois en pente douce. Au fur et à mesure de la pièce, ce plateau s’ouvre, se creuse, se fend, se disloque. Des escaliers apparaissent, et, bientôt, les tréteaux se transforment en machines de guerre. Nous perdons tous nos repères. La musique se fait brutale, déconcertante. Tout se dérègle et contribue à nous plonger dans le chaos intérieur des personnages.
© Christophe Raynaud de Lage
La mise en scène n’a de cesse de nous rappeler que nous sommes au théâtre, et, pourtant, la précision du jeu de chacun et la complicité presque palpable qui unit cette troupe de théâtre nous font replonger dans la fiction tout aussi facilement que l’on en est sorti. Coulisses à vue, jeux de lumières et de rideaux, techniciens sur le plateau, adresses directes aux interprètes et aux spectateurs, autodérision, masques… tout est théâtre ! On nous pousse à douter de tout, on questionne nos représentations, on nous fait rire de tout, et surtout du moins risible. L’impact de la pièce ne se fait pas moins violent… Au contraire ! Le spectateur, faisant partie des survivants de ce naufrage initiatique, sort de ce spectacle avec un regard différent à poser sur l’homme.
Cette tragédie, redessinée par la main de maître de Jean-François Sivadier et par le jeu galvanisant de ses acteurs, nous pose, de façon poignante, la question de l’identité. Qui est Lear une fois qu’il a déposé sa couronne ? Qui est Edgar une fois transformé en vagabond ? Qui est l’acteur lorsqu’il est sur scène ? Qui sommes-nous, nous qui sommes partagés entre ce que nous sommes et ce que nous représentons ? ¶
Sara Roger
Les Trois Coups
Le Roi Lear, de William Shakespeare
Théâtre des Amandiers • 7 avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre cedex
Location : 01 46 14 70 00
Traduction : Pascal Collin
Mise en scène : Jean-François Sivadier
Collaboration artistique : Véronique Timsit, Nicolas Bouchaud, Nadia Vonderheyden
Avec : Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Murielle Colvez, Vincent Dissez, Vincent Guédon, Norah Krief, Nicolas Lê-quang, Christophe Ratandra, Nadia Vonderheyden, Rachid Zanouda
Collaboration exceptionnelle : Vincent Rouche, Anne Cornu
Scénographie : Jean-François Sivadier, Christian Tirole
Lumières : Philippe Berthomé
Costumes : Virginie Gervaise
Création musique : Fred Fresson
Sonorisateur : Jean-Louis Imbert
Assistantes à la mise en scène : Véronique Timsit, Anne de Quiroz
Régie générale : Dominique Brillault
Texte paru aux éditions Théâtrales en juillet 2007
Du 15 septembre au 27 octobre 2007, à 20 heures,
sauf le dimanche à 15 h 30
Durée : 3 h 45
Dans la grande salle
Attention pour ce spectacle, exceptionnellement deux relâches par semaine : les lundis et mardis
25 € | 20 € | 12 €
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