Dimanche 2 septembre 2007 7 02 /09 /Sep /2007 00:59

De la confusion des genres

 

« Paris au mois d’août » n’est pas qu’une expression estivale ; c’est aussi un festival de théâtre qui pour sa 2e édition a programmé du 1er juillet au 2 septembre plus de 26 compagnies dans les deux théâtres partenaires de l’évènement : le Théâtre Tallia (13e) et le Théâtre des Deux-Rêves (19e). Ce soir-là, dans la salle Cyrano du Théâtre Tallia, les comédiens de la compagnie marseillaise Scènes d’esprit s’activent le temps d’une tempête de neige, suent sang et eau, griment, singent, braillent, pour faire rire en mode répétition avec leur « État d’urgence », une comédie signée Franckie Charras. Dérapage non contrôlé du théâtre vers le café-théâtre dans la plus grande confusion des intentions !

 

etat-durgence-web.jpg Lendemain de fête pour l’équipe qui contribue au développement d’une boîte de production. En ce petit matin tout blanc, Marie-Catherine, l’assistante de direction très stricte de Foucker et Prod, bat le rappel et réveille un peu mieux Loïc, le standardiste toujours en tenue de super héros de sa nuit costumée. Aujourd’hui est un grand jour pour l’agence : celui du lancement d’une nouvelle saga-réalité sur Internet. Mais c’est sans compter la fabuleuse tempête de neige qui va immobiliser le pays, et donc rendre impossible la venue des comédiens annoncés pour lancer en exclusivité cette nouvelle série dans un spot de trente secondes à la manière de « Lost ».

 

Arrive l’un des patrons encore déguisé en « Rabbit » à la Play-Boy pour l’évènement de la veille. Une journée d’agence en ébullition va défiler, de stress en quiproquos, de rendez-vous oubliés en rencontres redoutées. Une comédienne hystérique métamorphosée en pinky baby doll (forcément) et un journaliste imbu de lui-même (forcément aussi) donneront la réplique aux membres de cette société de production. Huis clos potentiellement haut en couleur.

 

On pense se détendre, mais c’est le plongeon direct dans le stress d’une boîte de prod’, si proche de celui d’une agence de com’ la veille du lancement de produit. Ceux qui connaissent ne seront pas dépaysés, même si le trait est quelque peu forcé pour bien comprendre, on ne sait jamais. Comprendre quoi d’ailleurs ? Qu’un directeur d’agence est dyslexique, et que son esprit, quand il parvient à dépasser celui de la ceinture, atteint le premier degré bien terre-à-terre ? Qu’une assistante glaciale et pince-sans-rire, à lunettes et en tailleur bien sûr, est forcément une catholique coincée (drôle de Marie-Catherine peu crédible, qui devrait s’appeler Thérèse et remercier Anémone d’ailleurs !) ? Qu’une comédienne en quête de reconnaissance fulgurante peut virer en démon assassin tiré de la 45e dimension ?

 

Comment réussir à faire rire sans sombrer dans l’exagération, sans sortir la grosse artillerie des anciens même si elle est usée jusqu’à la corde parce que devenue culte ? Franckie Charras a tenté de relever le défi, avec des personnages bien campés, pris dans un rythme effréné, où le comique de situations flirte avec des mots sens dessus-dessous. Pourtant, on se demande si l’esprit de la troupe du Splendid n’a pas inspiré ce jeune auteur qui tient le rôle de Loïc-Frolic-Volvic-Couick ou tout autre mot qui sonne en « hic ». Car voilà : trop c’est trop ! Le rire est une mécanique. Ici, il devient la technique du bateleur des foires. En effet, l’auteur utilise si souvent les mêmes ressorts pour déclencher le rire que l’on finit par soupirer et patienter, penser à autre chose. Déjà, l’esprit vagabonde, s’évade derrière tout le mobilier du décor, plane au-delà des accès de folie de Dorothy la star flashy, ignore les sonneries de téléphones portables en prolongements audibles de la personnalité des protagonistes – s’il fallait encore ajouter un complément d’information sur leur « moi profond. »

 

Le genre « comique » en théâtre n’est pas aisé : tout est histoire de bons dosages. Or, quand on en arrive au huitième réassort d’une boutade en déclinaison plurielle, on a envie de passer à autre chose. Vraiment. Le cabotinage du stagiaire s’alourdit, l’exaspération calculée de l’assistante est de moins en moins crédible et la folie douce de Dorothy est une caricature où il ne fait pas bon sombrer.

 

Aller jusqu’à dire que c’est hilarant serait exagéré, mais bon, puisque État d’urgence plonge dans l’exagération, pourquoi pas ? Je peux l’écrire simplement parce que j’ai été témoin d’une salle assaillie par des vagues de rire très fourni. C’est à se remettre en question. De quoi rit le public aujourd’hui ? De situations qui font référence à la culture télévisuelle des grandes émissions de reality à forte audience ? De méchancetés sur des inepties politiques ? De blagues commentées et réitérées ? De la bêtise caricaturale dont sont victimes les personnages, chacun flanqué d’une anomalie psychologique provoquée par la vie moderne ? Est-ce parce que l’on reconnaît parmi ses proches quelqu’un comme cette assistante trop droite pour être catholique ou le brave type en réinsertion professionnelle ? Ou est-ce encore parce que l’on imagine très bien qu’une comédienne ne puisse être que schizophrène et que les journalistes de canards à scandales comme Voiça sont évidemment de gros Narcisse frustrés en manque de notoriété ? Ça peut faire rire effectivement.

 

Ceux qui viendront découvrir ce spectacle « pour rire » seront satisfaits de rire, car c’est un spectacle qui fait rire : bien monté, bien interprété, et qui dure longtemps (un peu moins de deux heures). Les familles qui emmènent leurs post-ados collés de leur amoureuse timide pourront, elles aussi, dire : « Nous sommes allés au théâtre et on a beaucoup ri. »

 

Cependant, est-ce du théâtre ? Comme beaucoup de spectacles, État d’urgence sort du théâtre et va vers le café-théâtre. Il a su développer tout un ensemble d’engrenages bien huilés pour que la mécanique du rire ne grince pas. Cette tartufferie titille les instincts primaires, donne quelques références presque universelles puisque télévisuelles pour conforter tout le monde, et distille deux « trucs » (1) pour faire penser à l’art théâtral. Effectivement, l’art, au-delà du contenu, a aussi ses codes. C’est un peu comme l’usage de mots précieux dans un texte de vulgarisation qui se voudrait littéraire. Ici, il suffit de deux pirouettes dans le scénario pour laisser « croire » que l’on a vécu quelque chose de pensé, d’écrit (2). L’imposture fonctionne. Vive les études sur la psychologie du public, pour mieux cerner ses attentes et y répondre en effets de jeu ou scènes capables de l’influencer ! Or, c’est agir a contrario de la création. C’est elle, et elle seule, qui déclenche un effet, et non la représentation de quelque chose qui le suscite. Il ne faut donc pas confondre les genres !

 

Que tous ceux qui apprécient le café-théâtre continuent de se régaler de cet État d’urgence. Le rire les touchera sûrement de sa grâce.

 

(1) Merci pour l’autoproclamation mégalomaniaque du statut d’auteur, nimbé ici dans sa douche de lumière qui arrive comme un cheveu sur la soupe, pour se gargariser d’une explication dans le texte avec un Deus ex machina manichéen ! Ça manquait, c’est vrai !

(2) Superbe scène de fin, avec cette prise en otage des avis pour désamorcer si facilement les incendies propagés tout au long de la représentation ! C’est une belle manière de rencontrer la subtilité avec ses gros sabots dans toute sa lourdeur !

 

Cynna

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com 


État d’urgence, de Frankie Charras

Compagnie Scènes d’esprit • château des Creissauds • le clos Rufisque • 13400 Aubagne

04 42 84 90 53

Mise en scène : Frédéric Achard

Avec : Nicolas Dromard, Géraldine Bascou, Franckie Charras, Céline Defay, Jean-Pierre Gourdain

Théâtre Tallia • 40, rue de la Colonie • Paris 13e

Métro Tolbiac ou Corvisart ou Place-d’Italie

Réservations : 01 45 80 60 90

Du 1er août au 2 septembre 2007

Du jeudi au samedi à 21 h 30, dimanche à 19 h 30

Durée : 1 h 30

16 € | 10 € 

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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