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31 juillet 2007 2 31 /07 /juillet /2007 17:36

Éloge de la lenteur

 

Il est des spectacles comme des rêves éveillés, des songes sitôt évanouis, des états d’apesanteur, de grâce… Le Riverbed Theatre, compagnie taïwainaise accueillie par Le Funambule dans le cadre du festival Taking off (dont nous avons précédemment parlé dans ces pages), nous offre, avec son « Riz soufflé », une expérience sensorielle et visuelle sidérante. Ouvrez (grands) les yeux et acceptez l’invite vers un au-delà…

 

Comment parler d’un tel spectacle ? Comment faire pour que les mots, vieux colporteurs du réel et du sens, ne viennent pas réduire l’expérience, aplanir le ressenti, porter ombrage à la sensation ? Riz soufflé, c’est un peu « il faut le voir pour y croire »… Et d’ailleurs, s’agit-il seulement d’un spectacle, comme nous permettent d’en douter des pancartes de bienvenue (« Ceci n’est pas un spectacle », « Croyez tout ce que vous voyez ») ? L’ombre de René Magritte (la Trahison des images ou « Ceci n’est pas une pipe », 1928 ; l’Homme au chapeau melon, 1964) flotte ici comme un hommage révérencieux à peine déguisé et, ce, tout au long du spectacle.


En une dizaine de (splendides) tableaux vivants, d’inspiration nettement surréaliste donc, nous plongeons dans le subconscient d’une fillette, sorte d’Alice perdue et contemplative. Un Lewis Caroll revisité à la sauce Twin Peaks. D’abord l’illusion, le rêve. Puis surgissent l’étrange, le bizarre, l’absurde. Enfin, s’esquissent la régression, le macabre. Tandis qu’affleurent également la poésie, l’humain. Bref, l’expression de l’imaginaire le plus fécond.


riz-souffle1-web.jpg


Expression rendue possible une fois que la pensée lucide s’est effacée ou assoupie. Cette bascule dans l’onirisme et le subconscient nous renvoie à la théorie surréaliste selon laquelle l’art n’est jamais le produit d’une raison pleinement consciente. Il faut tendre à un état second, pour permettre à ce qui est enfoui dans le tréfonds de notre conscience de remonter à la surface. La beauté plastique, les constructions visuelles et picturales de Riz soufflé participent de cet élan émancipateur de l’imagination, et sont autant d’hommages aux Magritte, Dali, et autres Man Ray, voire Giuseppe Arcimboldo ou Francis Bacon. Les créations du Riverbed Theatre sont d’ailleurs considérées comme de véritables œuvres d’art et sont régulièrement exposées dans des musées, des galeries, des théâtres…


Théâtre du visuel donc, mais aussi théâtre du symbole, du mythe : la puissance des scènes incombe tout autant à leur beauté plastique qu’au caractère énigmatique et/ou sacré de ce qui est ici représenté. Naissance, vie, déclin, mort… Une fable aux accents métaphysiques, contée sur le mode vibratoire et aérien du souffle, calée sur le seul rythme de la respiration. Ah, quand le souffle de la comédienne devient le seul son du spectacle, action qui – seule ! – réussit à convoquer toute la puissance des éléments : vent, mer…) !


En découle naturellement un théâtre du rituel, de la communion, du cérémonial (mise à mort, purification). La précision méticuleuse, l’exquise lenteur des gestes, des déplacements, suscitent un sentiment de religiosité aigû. Sentiment accentué par la puissance d’expressivité des comédiens : visages d’albâtre, spectres, icônes, madones… (la pureté des traits asiatiques, ou quand le moindre cillement confine au tragique antique). Et renforcé par l’utilisation du masque et des marionnettes, véritables condensés de vie, précaire et fragile, délicate et fugace.


riz-souffle2-web.jpg


Ce sera peut-être pour certains un spectacle dérangeant, voire monstrueux. Parce qu’il touche à l’intime. Rien de moins anodin en effet (et de plus universel pourtant) que cette exploration du chaos de l’âme, des sens et de l’esprit. Nous ne possédons peut-être pas toutes les clefs (psych)analytiques pour déchiffrer un tel spectacle. Et nous ne sommes pas égaux face à un tel plongeon dans les profondeurs du moi. Mais c’est aussi le défi de l’entreprise surréaliste : le décodage de l’œuvre est fonction de la sensibilité, du vécu, de la culture d’origine, etc. de celui qui la reçoit. Point de spectacle abscons ici, il suffit de se laisser guider et envahir, submerger et terrasser (ou pas). En un mot : éprouver.


Seul (petit) regret : un passage chanté qui vient littéralement briser l’enchantement. En effet, des comédiens viennent effectuer une oraison – funèbre ?, en tout cas, funeste – autour de la fillette, chœur inspiré s’il en est (« A Long Way back to Your Heart », lui scande-t-il), mais tristement réaliste aussi. Pourquoi ne pas s’être contenté de chanter depuis les coulisses ? Nous aurions ainsi pu rester blottis dans le songe de cette nuit d’été…


Voyage aux confins du rationnel et de l’irrationnel, de la réalité et du rêve, Riz soufflé est un spectacle mémorable précisément parce qu’il est inexpliquable. Il soumet le spectateur à un état d’hypnose, d’engourdissement, d’envoûtement. Un état qui défie la raison, la logique, et la volonté. Un beau spectacle, et c’est un euphémisme, tant on en prend plein les yeux. En sortant, vous aurez tout bonnement l’impression de léviter dans les rues encombrées et bruissantes d’Avignon… 


Delphine Beaugendre

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Riz soufflé

Riverbed Theatre • Centre culturel de Taïwan • 78, rue de l’Université • 75007 Paris

01 44 39 88 64 | 06 86 40 29 17

chopei@hotmail.com

www.riverbedtheatre.com

Scénario et mise en scène : Craig Quintero

Interprètes : Huang Hsu-yuan, Cheryl Quintero, Chung Li-mei, Wei Hsiao-chun, Lai Chih-chen

Lumières : Liao Wen-ling

Vidéo : Lan Yuan-hung

Le Funambule • 16/18, rue Joseph Vernet • Avignon

Réservations : 04 90 14 69 29

Du 6 au 28 juillet 2007 à 18 h 50

Durée : 45 minutes

13 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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