Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 août 2007 3 01 /08 /août /2007 01:34

Qu’aurions-nous fait, nous ?


Par Delphine Beaugendre

Les Trois Coups.com


C’est dans l’intimité pieuse de la salle des Templiers du Théâtre du Petit-Louvre qu’a lieu le spectacle « Une saison de machettes », mis en scène par Dominique Lurcel, d’après l’essai éponyme de Jean Hatzfeld (Seuil). Spectacle de l’horreur, de l’indicible, de l’inhumain : le génocide rwandais vu de l’intérieur, via le témoignage de ses anciens bourreaux, désormais incarcérés (mais pour combien de temps ?) dans les geôles rwandaises. Des bourreaux tristement ordinaires et le plus souvent familiers de leurs victimes… ou quand la barbarie prend un visage humain.

Ils sont quatre. Quatre comédiens qui débutent leur chorale morbide depuis les gradins, au milieu des spectateurs, comme pour mieux nous faire sentir la frontière improbable entre humanité et monstruosité. Des hommes, rwandais, hutus, simples villageois, sont devenus en l’espace de quelques mois des tortionnaires aguerris, des fonctionnaires zélés de l’horreur, des « coupeurs », comme ils disent. Comment expliquer que de braves habitants des collines soient devenus des révolutionnaires sanguinaires ? Comment des gens comme vous et moi se sont-ils mis à tuer ? Qu’aurions-nous fait, nous ?

Afin de mieux nous faire appréhender le phénomène génocidaire, Jean Hatzfeld s’est concentré sur un lieu précis : les marais de Nyamata, ses villages, ses collines, ses églises alentour ; et sur un groupe précis : une bande de copains, car « leur solidarité les mettrait plus en confiance ». Ces hommes sont, à l’époque de leur rencontre avec le journaliste, des prisonniers. Ils ont été jugés, condamnés et incarcérés. Et sont donc « plus enclins à se confier, les gens libres allant nécessairement nier ». Entre avril et juin 1994, ils ont massacré à la machette près de cinquante mille Tutsis et Hutus « modérés ». Pour la plupart voisins, anciens camarades d’école, copains de beuverie, de foot. Frères des champs ou de paroisse, parfois même proches parents. Ils ont « coupé » dans le tas, indifféremment, hommes, femmes, enfants… Le pays des Mille Collines est alors devenu le pays des mille horreurs. Et la terre rwandaise s’est rougie de sang…

Tueurs-web.jpg

La parole des bourreaux, et non plus celle des victimes : position certes inhabituelle et inconfortable. Nous sommes plus coutumiers de la seconde, récits où notre cœur s’ouvre comme un hospice à toutes les douleurs. Où la compassion prend le pas sur la réflexion. Où l’horreur et le rejet l’emportent sur la projection. Où le jugement et la condamnation annihilent toute (tentative de) compréhension de l’entreprise d’extermination.

Une entreprise concertée, planifiée, préméditée, méthodique d’éradication de ses semblables. Une orgie de violence, un acmé de sang et de sauvagerie. Avalisé, encadré, encouragé par les politiques et les autorités locales et ce, dans la plus grande impunité. Car il se dégage de ces récits un parfum nauséabond de noce, de fête, d’entrain : véritables « chorales marchantes », ces hommes vont tuer dans les marais comme ils vont tailler des plantations. On ne tue pas d’ailleurs, on « coupe » (comme on couperait des bananes). Il s’agit bien d’une « activité », d’un « boulot ». Déviation volontaire de la langue, détournement du jargon agraire pour nommer l’innommable… Les journées sont rudes, car « tuer est plus échinant que cultiver ». Elles se terminent invariablement par des retrouvailles festives, où les denrées les plus rares (viande, bière) abondent…

S’organise alors autour de ce nouveau labeur toute une microsociété marchande, où même les épouses sont mises à contribution : « Les hommes tuaient, les femmes pillaient, les femmes vendaient, les hommes buvaient. » Sans le moindre remords, pis : sans la moindre conscience de ce qu’ils ont fait, ces hommes adoptent un vocabulaire familier pour mieux détourner le regard (car « les yeux d’un condamné sont immortels »). Pour mieux s’extirper du réel, étouffer la raison, verrouiller la conscience, s’échiner à la tâche (« bien tuer, bien manger, bien accaparés »). En fait dédramatiser (la portée de) leurs actes.

Le débit est posé, calme, parfois même enjoué. Ce qui ajoute à l’étrangeté d’abord, au malaise ensuite, à l’effroi enfin. Point de pathos, de psychologie ou d’incarnation : les comédiens ont véritablement ici fonction de « passeurs ». Et c’est bien la parole – parfois naïve, toujours déculpabilisée – de ces assassins improvisés, anciens cultivateurs pour la plupart, qui est privilégiée. La mise en scène épouse ce parti pris : sobre, dépouillée, minérale presque. À l’image de ce bloc de roche fissuré, seul élément de décor devant lequel les comédiens viennent s’asseoir (se recueillir ?). Pas non plus de « prise en charge » du spectateur : tout lui est livré brut, diamant noir dont la pureté aveugle et fascine. Car ce qui est dramatique ici, c’est bien le matériau intrinsèque de ces récits, et non pas la forme de cette « mise en voix collective ». Le spectateur se retrouve ainsi tout entier figé dans l’écoute et la réception, et peut se faire, en toute liberté, son propre jugement.

unesaisondemachettes-web.jpg

Les récits sont entrecoupés de respirations, ô combien nécessaires, où les comédiens se font à tour de rôle la voix de Jean Hatzfeld, pour accompagner le spectateur au travers de cette plongée dans les abysses de l’âme humaine. La contrebasse d’Yves Rousseau ponctue ces interventions, notes épidermiques venant structurer le spectacle, habiter le silence (intérieur) et prolonger notre réflexion. Car la vertu d’une expérience comme celle-ci, c’est bien d’interroger l’humain, de bousculer la conscience collective, d’atteindre l’universel.

Dernier génocide du xxe siècle, le Rwanda n’en finit pas de hanter nos consciences et ce, même si les médias se sont tus… On pense à l’Arménie, à l’Holocauste, au Cambodge, à l’ex-Yougoslavie… On pense à la passivité de la communauté internationale et à celle de la France en particulier…

Treize années sont passées, et les procès, instruits par les justices locales et internationales, sont toujours en cours. De nouveaux documents (1) (le Monde, édition du 3 juillet 2007) attestent de la connaissance, par les plus hautes autorités françaises de l’époque, de la dérive génocidaire du régime rwandais et des risques de massacre à grande échelle. Malgré ces informations, le soutien français (notamment militaire) à ce même régime s’est maintenu.

On ne peut que souhaiter la création de tels spectacles. Ceci afin de remettre la prise de conscience cent fois sur l’ouvrage. Il en est de la responsabilité de chacun, lecteurs comme spectateurs. C’est-à-dire citoyens… 

Delphine Beaugendre


(1) 800 000 personnes, principalement tutsies, ont été massacrées entre avril et juin 1994, suite au meurtre du président rwandais Juvénal Habyarimana. Les forces spéciales françaises auraient armé et formé les milices hutues proches du président assassiné. Ces soldats, devenus ensuite des miliciens – les Interahamwe –, sont responsables de la plus grande partie des massacres. Ces mêmes forces spéciales auraient enfin couvert la fuite des génocidaires.


Une saison de machettes, d’après les récits recueillis par Jean Hatzfeld

Éditions du Seuil, Paris 2003

Passeurs de mémoires • 5, colline de la Ravinière • 95520 Osny

01 30 32 13 25

passeursdememoires@wanadoo.fr

www.passeursdememoires.fr

Adaptation et mise en scène : Dominique Lurcel

Interprètes : Amélie Amphoux, Céline Bothorel, Mathieu Desfemmes, Tadié Tuéné

Musique : Yves Rousseau (contrebasse)

Lumières : Philippe Lacombe

Scénographie : Gérald Ascargorta

Théâtre du Petit-Louvre, salle des Templiers • 3 bis, rue Félix-Gras • Avignon

Réservations : 04 90 86 04 24

Du 6 au 28 juillet 2007 à 10 h 30

Durée : 1 h 25

14 € | 10 € | 6 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Dominique Lurcel 03/08/2007 18:09

Vincent, En vacances, sur un ordinateur de passage, je trouve l’article concernant Une saison de machettes… Merci pour ce magnifique travail de fond, clairement écrit, et très sensible. Ce texte nous sera utile… Transmets, s’il te plaît, tous mes remerciements à ta collègue. Ça me paraît la moindre des choses que tu puisses mentionner ma réaction… Internet joue, dans le cas d’un texte comme celui-là (j’imagine en effet le mal que Delphine Beaugendre a pu avoir à l’écrire…), le rôle que plus aucun organe de presse ne peut jouer désormais. Encore faut-il un professionnalisme comme celui qui s’exprime ici… Merci encore. Amitiés. Dominique Lurcel, metteur en scène passeursdememoires@wanadoo.fr)

Rechercher