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29 juillet 2007 7 29 /07 /juillet /2007 19:14

Survivre

 

Elle nous convie à prendre le thé, cette dame très affable qui nous reçoit chez elle. Elle nous dit qu’elle est contente que son mari ne soit pas rentré, car elle n’aime pas parler de ça devant lui. Elle nous prépare doucement à ce qu’elle va nous raconter. Nous savons que ça va être terrible et nous lui sommes reconnaissants de ne pas nous déchirer tout de suite avec l’horreur qu’elle a vécu. Elle nous dit qu’elle a surtout retenu les coups et la boue.

 

Le premier coup, celui qu’elle reçoit en sortant du wagon, elle le ressent comme une flagrante injustice. Qu’a-t-elle fait sinon trébucher d’épuisement sur le quai ? En voyant la silhouette du gardien, elle a même cru qu’il venait l’aider à se relever. Et puis, ce coup, encore plus douloureux dans sa tête que dans son corps. Le récit continue, et tout y passe. Et d’abord, la boue, cette terre qui cherche à les aspirer, cette terre qui ne peut être vaincue. L’obsession des prisonnières est toujours là : survivre.

 

Entre deux récits, elle se rassoit pour le thé et nous parle de sa rencontre avec son mari, de cette sensation qu’elle a eu de revivre. Elle explique qu’elle a toujours froid, depuis le camp. Nous raconte ce chaud jour d’été où celui qui deviendra son mari aperçoit son numéro tatoué de façon indélébile sur son bras. Elle s’émeut du souvenir de la réaction qu’il a eue.

 

Puis elle reprend son récit. Elle raconte cette chemise pleine de poux qu’on lui donne, son unique bien, et sa découverte que les prisonnières qu’elles sont devenues sont semblables à ces parasites.

 

Tout au long de cet incroyable monologue, la comédienne Corinne Casabo reste d’une générosité sans faille. Le beau texte de Manuel Pratt n’est pourtant pas si facile. Il comporte parfois quelques formules un peu littéraires qui aident à la précision des faits, tout en rendant le jeu un peu plus périlleux. Rien de cela ne trouble la comédienne, qui continue de donner sans compter. Sobre le plus souvent, émue jusqu’aux larmes par instants, elle reste présente et belle dans sa fragilité même.

 

Les lecteurs de Si c’est un homme, de Primo Lévi, retrouveront les accents familiers de ce livre déterminant dans l’écriture de Manuel Pratt. Toujours aussi engagé, l’auteur signe là des propos parfois violents en faisant parler cette femme, qui dit qu’elle ne peut plus être surprise par l’humain. Quand elle nous explique qu’elle a arrêté de prier, quand elle raconte qu’elle a essayé de comprendre le comportement de la kapo à la libération et qu’elle n’a lu aucun regret dans le regard de celle-ci, quelque chose de fort passe sur le plateau. Elle conclut en parlant de ses compagnes disparues qui auraient aimé vivre… 

 

Gille Crépin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Boue, de Manuel Pratt

Cie aaat • 21, avenue Gazan • 06600 Antibes

04 93 34 59 56 | 06 03 81 26 24

info@aaatheatre.net

www.aaatheatre.net

Mise en scène : Manuel Pratt

Interprète : Corinne Casabo

Photo : © Santini

L’Albatros • 29, rue des Teinturiers • Avignon

Du 6 au 28 juillet à 16 h 45

Durée : 1 h 15

13 € | 10 € | 9 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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