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23 juillet 2007 1 23 /07 /juillet /2007 12:39

« Il y a quelque chose de pourri

dans ce pays… »

 

Librement adapté du roman « Mephisto » de Klaus Mann, la pièce de Tom Lanoye nous renvoie à l’une des périodes les plus sombres de notre Histoire, celle qui va des balbutiements de l’Allemagne nazie à la victoire alliée et à la scission allemande…

Dans une mise en scène crépusculaire, où la beauté plastique le dispute à la sobriété de l’interprétation, le metteur en scène belge Guy Cassiers nous offre au Théâtre municipal d’Avignon un spectacle d’une acuité et d’une intensité rares. À une époque où les nationalismes européens s’exacerbent, où les replis identitaires se banalisent, soyons-lui reconnaissants, car « Le ventre est encore fécond, d’où est issue la bête immonde » (Brecht, « Grand-peur et misère du IIIe Reich »)…

 

1933. Hitler est élu chancelier. La terreur s’installe. C’est dans le cloisonnement d’un théâtre que nous assistons à la prise de conscience et aux douloureux cheminements des êtres face aux soubresauts de l’Histoire. Le personnage principal s’inspire du comédien Gustav Gründgens, alors idole des foules germaniques et qui, en refusant de choisir, idéaliste forcené ou acteur fanatique, se perdra dans le tourbillon nazi. Car c’est bien de choix qu’il s’agit, et tout l’intérêt de la pièce réside dans cette question : l’art est-il politique ? Quand la (prise de) parole est muselée, l’expression annihilée, le cri intérieur des êtres, en l’occurrence celui des artistes, étouffé, l’art peut-il faire acte de résistance ?

 

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© Christophe Raynaud de Lage

 

Sous nos yeux, la scène de théâtre devient alors une véritable arène politique, où cette fois les acteurs jouent leur propre peau, où la comédie du pouvoir (Goebbels et Göring, respectivement « le Boiteux » et « le Gros », comme dans une – mauvaise – distribution de film noir) l’emporte sur la tragédie humaine. Les louables ambitions artistiques (l’occasion pour nous ici d’entendre ou de réentendre quelques unes des plus belles pages du théâtre classique, admirablement interprétées par cette troupe déjà déliquescente) sont contredites par le pouvoir en place. Exit donc les Tchekhov, Shakespeare, et autres Molière : le peuple veut de l’optimisme, de l’enthousiasme, de l’espoir ! Et des auteurs nationaux !

 

Mais c’est surtout au parcours d’un homme que l’on s’attache, celui d’un artiste émérite, d’un homme qui croit pouvoir « tuer la bête » de l’intérieur, qui peu à peu s’enferme dans le/son théâtre, s’enlise dans la fiction, se cache derrière les pensées de ses personnages, modestes bouées jetées dans une mer démontée…

 

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© Christophe Raynaud de Lage

 

Point de jugement ici : l’analyse est d’autant plus pertinente qu’elle évite tout manichéisme, car comme le dit l’auteur Tom Lanoye, « Il faut sans cesse se demander ce que l’on aurait fait dans la même situation et toujours penser que le théâtre est le lieu du doute ».

 

La scène finale, magistral aveu d’impuissance, épouse ce point de vue, qui nous montre un homme seul, hébété et, comble du tragique pour un acteur, incapable de formuler le moindre son, d’articuler la moindre parole, de ressentir la moindre émotion… le vide, le néant, le silence après l’Apocalypse.

 

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© Festival d’Avignon

 

Il faut insister ici sur la beauté plastique du spectacle, véritable écrin pour le jeu nuancé et sobre des acteurs. La formation initiale de plasticien de Guy Cassiers, son goût pour l’utilisation des nouveaux médias et notamment la vidéo, permet de « cerner » au plus près les corps et les visages. Les cadres scéniques, parfaitement délimités et multiples, offrent ainsi toute une palette de tons, de dégradés, de flous, sensations fugaces d’une conscience qui se dissout. La rigueur de l’interprétation (la vocifération et l’hystérie étant le domaine réservé de Goebbels, scène apocalyptique où des extraits de ses discours constituent une expérience sonore et visuelle glaçante et quasi hypnotique) s’incruste à merveille dans cette mosaïque d’images vacillantes.

 

Beau spectacle, noble propos, ou quand le théâtre a des vertus pédagogiques et citoyennes, car « Ceux qui ne connaissent pas leur histoire s’exposent à ce qu’elle recommence… » (Élie Wiesel). Si oublier c’est se taire, alors parlons-en, partageons, débattons, et surtout… restons vigilants ! 

 

Delphine Beaugendre

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Mefisto for ever, de Tom Lanoye

Librement adapté de Mephisto de Klaus Mann

Mise en scène : Guy Cassiers

Interprètes : Gilda De Bal, Josse De Pauw, Vic De Wachter, Peter Gorissen, Abke Haring, Dirk Roofthooft, Stefan Perceval, Ariane Van Vliet, Katelijne Verbeke

Dramaturgie : Erwin Jans

Scénographie : Marc Warning

Lumières : Enrico Bagnoli

Décor sonore : Diederik De Cock

Vidéo : Arjen Klerkx

Costumes : Tim Van Steenbergen

Théâtre municipal • 1, rue Racine • Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com

ou au bureau de location, cloître Saint-Louis • 20, rue du Portail-Boquier • Avignon

Du 17 au 24 juillet 2007 à 21 h 30

Durée : 3 heures, entracte compris

Spectacle en néerlandais, surtitré en français

25 € | 16 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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