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20 juillet 2007 5 20 /07 /juillet /2007 15:39

Le gai désespoir


Par Émilie Démoutiez

Les Trois Coups.com


Pierre Foviau, de la compagnie Les Voyageurs, ose une mise en scène clownesque de « 4.48 Psychose », dernier texte de Sarah Kane. Audacieux et pertinent.

4.48psychose-web.jpgL’écriture de Sarah Kane est acerbe, violente, sans concession. Un cri déchirant qui monte des entrailles. Dans la lignée de Beckett et d’Edward Bond, elle revendique à l’extrême un théâtre de l’apocalypse. 4.48 Psychose est la dernière des cinq pièces de l’écrivain anglais, qui s’est suicidée en 1999 à l’âge de 28 ans. Ce long poème sonore aux accents tragiques résonne comme un testament. Il y est question du suicide, du mal de vivre, du suicide à nouveau, de la dépression, du besoin d’en finir, de la mort, du désir de mort, de l’envie de mort, et… du suicide encore, sous toutes ses formes.

« Avez-vous des projets ? Prendre tous mes cachets, m’ouvrir les veines, et me pendre. » Des cachets comme une porte ouverte sur le rêve. De l’ouverture des veines comme une bouffée d’oxygène. De la pendaison comme une libération. Du suicide comme choix.

Face à ce texte noir, Pierre Foviau, metteur en scène, fait le choix audacieux et déstabilisant d’un théâtre « qui soit de la vie, du théâtre qui salue d’un éclat de rire celle que l’on a trop vite embaumée dans le désespoir, Sarah Kane ». Le public est accueilli dès son entrée par deux clowns aux chapeaux fleuris et aux costumes bariolés. L’espace dépouillé, hormis un canapé de cuir usé, privilégie le déploiement de leur duo. Jeu de l’ambiguïté des sexes. Elle a une silhouette d’enfant : poitrine plate, torse bombé, robe courte et voix nasillarde. Lui, en boa, seins naissants sous une robe fleurie, gestes gracieux, est beaucoup plus féminin. Jeu du dédoublement et de la complémentarité. Leur étreinte violente évoque l’image de deux hermaphrodites emboîtés. Jeu de l’identité. Elle est l’enfant désespérée, furieuse et vivante. Il est son double, sa maturité, son père et sa mère, son ami, sa conscience. Il est aussi celui qui écoute, et fait en ce sens figure de médiateur avec le public.

Ici, pas de quatrième mur. La salle est restée allumée. Tout au long du spectacle, les comédiens s’adressent à nous et viennent à notre rencontre. Le public est ami, juge et témoin à la fois. Nous ne sommes pas dans la position confortable du spectateur qui vient assister à une représentation. Pris à partie, nous sommes en alerte. Et bien que nous restions muets, nous savons que nos visages éclairés expriment toutes les nuances de l’altruisme. Cette position renvoie chacun de nous à sa propre impuissance face à la souffrance de l’autre, mais aussi à son degré d’intimité avec la mort, au-delà de l’espace de la représentation. Une telle posture pourrait être oppressante si elle n’était véhiculée par un rire libératoire.

Dans la direction d’acteurs de Pierre Foviau, le traitement du clown est essentiel. Le clown s’expose et explose dans une fragilité oscillant sans cesse entre le comique et le tragique. Dans le jeu des comédiens, cette proposition clownesque m’a parfois paru trop outrancière, déguisement de l’âme plutôt que révélation de sa nature intime. J’attendais d’entendre une voix sincère, débarrassée de tout effet. Dans le personnage interprété par Céline Dupuis, je cherchais la femme derrière le clown. Mais le geste final, dont je ne veux ici rien révéler, a justifié pleinement cette attente et m’a laissée touchée. 

Émilie Démoutiez


4.48 Psychose, de Sarah Kane

Traduction : Évelyne Pieiller

Les Voyageurs (Cie associée au Bateau-Feu scène nationale de Dunkerque)

25, rue du Peuple-Hongrois • 59700 Marcq-en-Baroeul

Tél : 03 28 61 58 45

surlatracedesvoyageurs@neuf.fr

Mise en scène : Pierre Foviau

Avec : Céline Dupuis ou Perrine Fovez et Pierre Foviau

Assistante : Béatrice Doyen

Régie générale : Éric Blondeau

Identité visuelle : Manuel Viart

Administration de production : Anne Lefebvre

Photos : Frédéric Lohrer (rien.nest.reel@no-log.org)

et Béatrice Doyen

Du 6 au 28 juillet 2007 à 16 h

Relâches : Mercredi 11 et dimanche 22 juillet

Présence Pasteur • 13, rue du Pont-Trouca • Avignon

Réservations : 04 32 74 18 54

Durée : 1 h 12

10 €, 8 €, 5 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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