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10 mai 2007 4 10 /05 /mai /2007 10:49

« Et les gens qui dorment dans la rue ? »


Par Vincent Cambier

Les Trois Coups.com


Du 27 avril au 2 mai 2007, le Théâtre de Lenche à Marseille présentait une pièce historique en un acte, « Karl Marx, le retour », de Howard Zinn. Moment de grande réflexion et d’intense émotion. La plupart des cris de Marx hurlent encore, hélas, à nos oreilles.

Karl Marx en personne revient sur Terre. Pourquoi ? « Pour laver mon nom », dit-il. Parce que, au moment de l’effondrement du système soviétique, leaders politiques et grands médias prétendaient, avec une jubilation quasiment orgasmique, que le marxisme avait perdu et que Marx était définitivement mort.

Oh la, ça part mal ! A-t-il la prétention de vouloir nous donner des leçons, ce vieux con ? Et d’abord, ce qu’il a expliqué dans le Capital, c’était vrai à l’époque, mais plus du tout maintenant ! Sa colère éclate : « À l’époque seulement ? » Nous lui rétorquons : « Oui, bien sûr, car on a fait beaucoup de progrès depuis. » Marx nous cingle d’un : « Vous appelez ça progrès parce que vous avez des voitures à moteur et des téléphones et des machines volantes et mille parfums pour sentir bon ? Et les gens qui dorment dans la rue ? » « Oui, vous chipotez, là », répliquons-nous faiblement. Puis, ragaillardis : « Enfin, on peut pas dire que le communisme a été un succès ! » Ça fuse aussi sec : « C’est parce que les dogmatiques ont bousillé notre rêve merveilleux et il faudra une nouvelle révolution, peut-être deux ou trois, pour le réparer. »

Il se permet même, le bougre, de se foutre de notre gueule : « L’imbécillité des dirigeants, une opposition politique se contentant de piaulements et de glapissements, la lâcheté de la presse… Je suppose que les choses sont différentes aujourd’hui, hein ? » Il prétend, par ailleurs, que « les êtres humains [sont] réduits à de la marchandise et leurs vies sous le contrôle de la super-marchandise, l’argent ». C’est n’importe quoi ! Il nous assène alors des chiffres : « 1 % des Américains les plus riches possède désormais 40 % des richesses du pays. » Mais où on va, là ? Et, d’abord, ça sert à rien de tout critiquer, voilà ! Marx nous achève : « Mais y a-t-il quelque chose de plus infamant qu’un critique honnête ? »

Bon, c’est pas faux tout ça, mais c’est pas rigolo ! Alors, plus d’espoir ? Si, car le capitalisme, de par sa nature, finira « par creuser sa tombe ou ouvrir la voie à un système plus humain ».

Le problème de ce texte en représentation, c’est que c’est un monologue, donc a priori peu théâtral. Marx raconte ses aventures et ce que disent les autres personnages. C’est très narratif, et ce n’est pas par hasard que le passé simple abonde. Néanmoins, cela n’empêche nullement la tendresse d’irriguer plusieurs passages de la pièce, notamment ceux où Marx parle de son épouse adorée, Jenny, et de sa fille cadette Eleanor, « une petite chose coriace ». En outre, alors que mon compte-rendu peut avoir l’air de donner l’impression que ce spectacle est gorgé d’idéologie, j’affirme qu’il est aussi largement allégé par l’humour (Marx se moque volontiers de lui-même) et qu’on y rit souvent. À cet égard, Yvan Romeuf compense ses quelques faiblesses d’interprétation par un jeu drôle et émouvant, et par une grande force de conviction. 

Vincent Cambier


Karl Marx, le retour, d’Howard Zinn, aux éd. Agone

Traduction : Thierry Discepolo

Mise en scène : Joëlle Cattino

Avec : Ivan Romeuf

Création lumière : Jean-Louis Floro

Théâtre de Lenche • 4, place de Lenche • 13002 Marseille

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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