Lundi 19 octobre 2009 1 19 /10 /2009 14:36

Fidèle, agréable et léger

 

Il est parfois étonnant de constater les divergences d’opinion au sein de la critique. Le cas de « Mireille », l’opéra de Gounod présenté au Palais Garnier, est un exemple de ce phénomène. On a attaqué, la moustache frétillante, le classicisme un peu vieillot de la mise en scène, comme si, pour gagner son droit à la modernité, l’opéra devait toujours s’exhiber en mise en scène ultra-intellectualisée. De mon point de vue, non seulement c’est un spectacle plaisant et réussi, mais, de surcroît, parfaitement adapté à son contexte esthético-historique.

 

h ! L’Opéra Garnier ! Ah, xixe siècle d’or et de grandiloquence, démesure de l’art et royaume du lyrisme ! Écouter du Gounod à Garnier, c’est un peu comme regarder un marbre de Michel-Ange dans la cour d’un palais florentin. C’est le lien, la cause, une douce cohérence, un flochetage de Delacroix (1). Une œuvre donnée dans son contexte est une expérience aussi intéressante que lorsqu’elle est réinterprétée ou décalée. Présentée sur cette scène, l’opéra de Gounod retrouve toute sa puissance, par les velours qui se gonflent d’aise et les stucs dont l’or brille de joie. Seul le plafond de Chagall, silencieux et détourné, semble ne pas partager cette émotion des retrouvailles.

 

Il faut dire aussi que Mireille, dont l’argument est inspiré directement du poème en provençal de Frédéric Mistral, a connu bien des outrages. L’œuvre fut présentée en 1864 et plutôt mal accueillie. On en trancha certains passages et molesta le dénouement, tant et si bien que ce n’est qu’en 1939 que l’œuvre originale fut restituée.

 

Le premier tableau s’ouvre sur un champ de blé. Décor superbe et digne d’un Millet. Et il est évident que Nicolas Joel est allé cherché dans la peinture de l’époque. 1864. Nous sommes au tournant du romantisme, Delacroix vient de disparaître, mais ni le réalisme ni l’impressionnisme ne sont encore vraiment installés. L’époque est troublée entre le souvenir des révolutions de 1830 et 1848, le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851 et la révolte de la Commune de Paris prête à exploser (1871). Différentes écoles de pensée émergent comme le fouriérisme et le saint-simonisme et, bien évidemment, le communisme et le bakouninisme. Dans ces réflexions sur l’homme en général et son devenir politique, il y a le thème très présent de l’apologie du bon paysan, du berger heureux dans la nature et vivant en communion totale avec son environnement.

 

 © X. D.R. 

 

Pourquoi donc ce fastidieux résumé contextuel ? Tout simplement parce qu’il me semble indispensable pour comprendre ce qu’a tenté de recréer le metteur en scène, par son réalisme un peu grandiloquent. L’opéra de Gounod, sans que rien dans la trame ne le justifie, comporte un solo où un jeune berger chante son bonheur de s’étendre dans la bruyère en menant paître ses chèvres. Ce qui nous semble donc aujourd’hui un peu niais (voire très…) correspond à la réalité de la pensée d’une époque. Donc, cette mise en scène, vieillote pour certains, est merveilleusement adaptée à cette œuvre, à la musique comme au livret. Pour une fois, on n’a pas cherché midi à quatorze heures, on n’a pas nimbé d’intellectualisme une histoire simple et légère… Ah, c’est facile de les ficeler dans le compliqué, elles ne peuvent même pas se défendre !

 

Sur un livret extraordinaire de fraîcheur et d’audace quant à la rime, vient se poser une distribution très étonnante, mais pas toujours homogène. En effet, si Charles Castronovo, ténor merveilleux de résonance et dont le chant tour à tour léger et profond sans jamais tomber dans la congestion et le maniérisme souvent inhérents à la tessiture, interprète magistralement le rôle de Vincent, sa partenaire est plus inégale. Peut-être parce qu’elle est plus jeune, son chant est plus rigide et son interprétation manque un peu de flamme. Cela étant, dans la dernière partie de l’opéra, probablement grâce au caractère dramatique du dénouement, elle parvient à nous porter vers une émotion réelle.

 

Il faut aussi saluer ici l’immense interprète du rôle de la sorcière Taven, Sylvie Brunet. Madame, si jamais vos yeux se posaient un jour sur cet article, sachez que, toute femme que je suis, je regretterai toujours ce bouquet de roses blanches que je n’avais pas à vous lancer. Vous avez été somptueuse ! D’une souplesse ensorcelante et d’une présence scénique rare, vous avez recouvert la scène de l’écho planant de la bonne sorcière de Provence.

 

Pour ce qui est de la direction musicale, j’avoue ne jamais avoir écouté d’autre version de Mireille. Cela étant, il m’a semblé que la sensualité légère avec laquelle la partition était interprétée était tout à fait à propos. Et j’ai passé quatre très bonnes heures à recevoir cette œuvre sans que l’on ait dressé entre elle et moi un rempart de snobisme et de complication intellectuelle. 

 

Lise Facchin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

(1) Le « flochetage » est une technique que Delacroix élabora à partir des tableaux de Rubens. Elle consiste à faire se jouxter de très petites touches de couleurs différentes pour obtenir, avec l’effet de l’éloignement, un effet chromatique d’ensemble.


Mireille, de Charles Gounod et Michel Carré d’après le poème de Frédéric Mistral

Direction musicale : Mark Minkovski

Mise en scène : Nicolas Joel

Avec : Inva Mula, Charles Castronovo, Franck Ferrari, Alain Vernhes, Sophie Brunet, Anne-Catherine Gillet, Sébastien Droy, Nicolas Cavallier, Amel Brahim-Djelloul, Ugo Rabec

Orchestre et chœur de l’Opéra national de Paris

Chorégraphie : Patrick Ségot

Costumes : Franca Squarciapino

Décors : Ezio Frigerio

Lumière : Vinicio Cheli

Opéra Garnier • place de l’Opéra • 75009 Paris

Réservations : 08 92 89 90 90

www.operadeparis.fr

Durée : 4 h 30 avec deux entractes

De 172 € à 7 €

Publié dans : Île-de-France | 2009-2010 - Par Les Trois Coups - Réagir ? - Voir les 2 commentaires - Partager    
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