Un souper savoureux mais un peu long
Quelle n’est pas ma surprise lorsque j’arrive, vendredi soir, au Théâtre de la Cachette et vois mon chemin tout tracé par de petits clowns rieurs en carton ? Que « le Souper », ce duel entre deux puissances de l’histoire française, ait lieu dans un théâtre pour enfants peuplé de clowns et de gentilles fées… quelle ironie ! Par la suite, la pièce se révèle évidemment beaucoup plus sérieuse. Un brin trop.
juillet 1815. Il est
minuit. Napoléon a abdiqué, et Paris est occupé par les troupes coalisées. Talleyrand, chef du gouvernement, a invité à dîner son ennemi juré, le ministre de la Police Fouché. Les deux
éminentes figures politiques ont à parler affaires. Mais pas n’importe lesquelles, car autour de ce désormais fameux souper ce n’est rien moins que l’avenir de la France qui se décide. Ainsi,
le spectateur assiste non seulement à un débat sur les enjeux politiques du moment, mais aussi à une belle joute oratoire entre deux hommes d’esprit, impressionnants de repartie et
d’intelligence politique. Et, si la clameur populaire gronde au-dehors, les fenêtres de la rue Saint-Florentin sont bien fermées, et rien ne vient déranger la discussion. Cet isolement des deux
hommes permet de centrer toute l’action dramatique sur leur affrontement et sur les passes d’armes verbales.
Jean-Claude Brisville, au-delà des faits historiques, nous dresse alors avec talent le portrait de deux hommes que tout oppose. Fouché reconnaît avec amertume ses origines modestes, dont il a réussi à s’extraire grâce à une efficacité redoutable et au prix de beaucoup de sang versé. Talleyrand, de son côté, se veut plus raffiné et plus manipulateur, mais non moins puissant. Une chose unit indiscutablement les deux hommes : leur terrible soif de pouvoir. Le Souper est à cet égard une pièce absolument intemporelle. Car si l’histoire a avancé, si les régimes ont changé, si les enjeux et les sujets politiques ont évolué, la volonté de domination des hommes qui dirigent est, elle, restée la même. Et, de fait, on imagine très bien le même genre de souper avoir lieu au xxie siècle à l’Élysée…
« le Souper »
La Compagnie Crimailleur a voulu insister tout particulièrement sur cette modernité. Elle l’a fait, d’une part, avec la scénographie et les costumes. Ainsi, les décors mêlent avec un certain esthétisme candélabres anciens, argenterie et fauteuils modernes en plastique. Les costumes, d’époque, sont très sobres (on est loin des « froufrous » habituels). Tout est noir ou blanc, couleurs intemporelles du mal et du bien. D’autre part, pour accentuer encore l’analogie entre les deux époques, le metteur en scène Bernard Havette a intentionnellement choisi de remplacer les deux personnages de valets par des femmes. Ces deux comédiennes-musiciennes accompagnent alors chaque allusion historique de musique plus ou moins classique… ou moderne.
De bonnes idées, donc, servies par deux acteurs justes et crédibles. Bernard Havette interprète un Talleyrand rusé, tout en finesse, vieillissant mais charismatique. Et Jean-Christophe Clément nous montre un Fouché plus nerveux, obsédé par l’ordre de la société et la vision rigide qu’il en a. Apparemment, tous les ingrédients sont là pour faire de ce Souper un régal. Mais la mise en scène manque de rythme, de ce « peps » qui pendrait le spectateur aux lèvres des acteurs durant tout le spectacle. La conversation se fait à la longue un peu trop monotone et le spectacle stagne malgré son texte piquant. Ce Souper s’essouffle donc un peu en chemin et, rassasié, on n’est pas mécontent qu’il prenne fin, au bout du compte. C’est un peu dommage pour cette pièce passionnante, qui vaut tout de même le détour. Ne serait-ce que parce qu’elle montre bien que les grandes décisions politiques se prennent finalement fort loin du peuple. ¶
Sarah Bussy
Les Trois Coups
Le Souper, de Jean-Claude Brisville
Compagnie Crimailleur • 170 bis, avenue d’Italie • 75013 Paris
01 45 80 30 39 | 06 86 86 30 39
Mise en scène : Bernard Havette
Assistante à la mise en scène : Stéphanie Leclercq
Avec : Bernard Havette, Jean-Christophe Clément, Valérie Da Mota, Marie Moriette
Effets sonores : Nessim Bismuth
Costumes : Isabelle Lecomte
Conseiller historique : Patrick Martin
Théâtre de la Cachette • 124, avenue d’Italie • 75013 Paris
Réservations : 01 45 89 02 20
Du 5 au 28 novembre 2009, du jeudi au samedi à 20 h 45
Durée : 1 h 30
22 € | 15 € | 11 €
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