Une pantomime délicate haute couture
Jacques Bioulès nous étonnera toujours. Dans son Théâtre du Hangar, il crée loin des modes et des coteries, une œuvre originale et précieuse, délicate comme une mousseline haute couture. En ouverture de sa saison, il joue « Déménagement orthographique », une merveilleuse pantomime. Une mise en bouche à l’évènement attendu depuis trois ans, « Quatre costumes en quête d’auteurs ». Pour une fois, je vais écrire à la première personne.
n me rendant au Hangar, je me demandais quelle surprise Jacques Bioulès allait réserver à son
public. Je pensais à une petite forme soigneusement bricolée à partir de pièces existantes, en attendant la création de Quatre costumes en quête d’auteurs. Après tout, ce
Déménagement orthographique, surgi de nulle part, n’était-il pas un simple lever de rideau à la saison que l’auteur présentait dans la foulée ? Je fus bien vite détrompée.
Je m’installe, au premier rang. C’est ma place préférée, sans personne entre le spectacle et moi, et pas seulement parce que je suis myope et que mon acuité visuelle diminue dans le noir (ce dont se moque éperdument le lecteur). L’immense plateau est occupé par un dispositif scénique fait de voiles noirs, de structures métallique recourbées en col de cygne. Deux téléphones à cadran, deux masques blancs à longs becs et deux rangées de chaises complètent le décor. Je suis déjà sous le charme devant tant de raffinement dans la simplicité, signé Jacques Bioulès évidemment. Car cet artiste fait du théâtre au sens propre, c’est-à-dire qu’il est à la fois auteur, metteur en scène, comédien et scénographe, dans cet ancien entrepôt de textile, où hall, gradins, scène, ateliers, salle de répétitions et loges sont intimement imbriqués.
Lorsque le comédien paraît, son visage de clown blanc émergeant d’un manteau rouge framboise (une création de Françoise Astruc), la magie opère. Sans une parole, Jacques Bioulès, formé à l’école de Jacques Lecoq (maître ès pantomimes), nous entraîne dans le sillage de son personnage, M. Précaire. Les trois coups, le lever de rideau, le cœur qui bat, les rencontres, le mur avec ou sans fenêtre, je décrypte tout. Enfin, presque, car son imaginaire et le mien se séparent parfois. Alors, je me perds dans mes rêves pour me retrouver dans son univers féerique. Je m’accroche aux mots projetés sur les voiles noirs, je rebondis sur une musique avant de me glisser dans les plis du rideau pour mieux me poser sur l’aile d’un papillon.
Déménagement orthographique ? Je ne me pose même pas la question du pourquoi du titre. Je suis habituée à cette écriture automatique surréaliste qu’affectionne Jacques Bioulès et dont il joue avec jubilation, parce qu’il est un artiste complet. Il s’est nourri de poésie, de musique classique et de jazz, de peinture. Il picore dans sa mémoire d’un art à l’autre pour créer son propre langage tout de délicatesse. « Aujourd’hui, c’est la délicatesse qui est révolutionnaire », murmure-t-il à l’oreille de celui qui veut bien l’entendre. Chaque création vient s’encastrer dans la précédente pour former un tout comme un tableau, la Fée électricité de Léger, par exemple. Si on enlève un élément, l’œuvre est incomplète. Bioulès, c’est pareil. Alors, on l’aime ou on le déteste, on le rejette parfois avec violence. Vous l’aurez compris : j’aime. Et j’aime n’est pas tout à fait le mot. C’est un peu court et trivial. Avec humilité et la fraîcheur d’âme d’un enfant, je me fonds dans sa création les yeux fermés, et, lorsque je les ouvre, je suis émerveillée. ¶
Marie-Christine Harant
Les Trois Coups
Déménagement orthographique, de Jacques Bioulès
Compagnie Jacques-Bioulès • Théâtre du Hangar • 3, rue Nozeran • 34090 Montpellier
04 67 41 32 71 | télécopie : 04 67 03 07 12
communication@theatreduhangar.com
Mise en scène, décor et jeu : Jacques Bioulès
Création costumes : Françoise Astruc
Création lumière : Thierry Ganivenq
Théâtre du Hangar • 3, rue Nozeran • 34090 Montpellier
Réservations : 04 67 41 32 71
Du 14 au 22 octobre 2009 à 20 h 45, mardi, vendredi, samedi ; à 19 heures, mercredi, jeudi ; à 17 heures, dimanche ; relâche le lundi
Durée : 1 h 30
14 € | 10 € | 5 €
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