Dimanche 30 novembre 2008

 

Trois « demi » sœurs


« Les Trois Sœurs » ont quitté la Russie pour s’installer à Paris, au Vingtième Théâtre, le temps de quelques représentations. Écrite en 1901, et comme dans toutes les grandes œuvres d’Anton Tchekhov, la pièce se passe dans la propriété d’une petite ville de Russie, avec de nombreux personnages qui vont et viennent, s’ennuient, philosophent… Bien que la mise en scène de Natasha Mash ait su capter l’esprit « tchékhovien », quelques fautes persistent et donnent à la pièce une nature hétérogène pas toujours juste.


Olga, Macha et Irina se sont installées dans une petite ville de garnison, il y a onze ans de cela, suivant feu leur père, commandant de brigade. Chaque jour, elles rêvent un peu plus de retourner vivre dans leur ville natale, Moscou, et chaque jour elles voient ce rêve s’éloigner un peu plus.


Ce qui m’a sauté aux yeux, c’est ce paradoxe entre ce fort désir de rester fidèle à l’auteur et à ses origines, et ce manque flagrant d’attachement aux détails. Natasha Mash a choisi de ponctuer fréquemment le texte français de répliques originales, cherchant à donner un côté slave à ses acteurs. Même si l’idée part d’une bonne intention, c’est l’effet inverse qui se produit. Une certaine maladresse en ressort, et tout cela manque cruellement de chaleur russe. On ne se sent pas en Russie, on entend plutôt : « essayez de vous imaginer que vous êtes en Russie ». Le théâtre ne doit pas essayer de nous emmener quelque part, mais nous y emmener tout simplement.


Le décor m’a lui aussi empêchée de m’envoler. De petits poufs carrés noirs et blancs, style Ikea, trônent sur la scène et servent de chaises aux acteurs tout au long de la pièce. De cela se dégage plutôt l’image d’un appartement parisien moderne que d’une grande propriété russe du xixe siècle. Il n’y a pas non plus de parti pris de modernité ici puisque les costumes se veulent d’époque, même si parfois ils ne sont pas très appropriés.



D’autres détails sont venus me perturber, comme des cahiers d’école rouges, bleus ou verts de marque « Oxford » qu’Olga feuillette au début de la pièce, et qui tranchent avec la sobriété du reste du décor ; ou bien lorsque le mari de Macha nous donne à voir des chaussettes de la marque « Puma »… Là, je hurle intérieurement. Je considère que lorsque nous voulons porter le texte d’un grand auteur comme Anton Tchekhov, lorsque nous voulons emporter le spectateur dans la vieille Russie du xixe siècle, lorsque tout simplement nous sommes acteurs ou metteurs en scène, je considère alors que nous nous devons de porter une attention minutieuse à ce genre de détails.


Quant à l’interprétation, il n’y a pas lieu d’émettre de grosses critiques. Certains acteurs portent à merveille le texte de Tchekhov, d’autres sont un peu moins investis. Le corps est parfois absent. Il y a quelques bafouillages, parfois des mots sont mangés par les bouches trop pressées des acteurs, et nos douces oreilles en sont écorchées.


Bien que les Trois Sœurs ne soit pas une comédie, le texte est gorgé de touches humoristiques, que les acteurs, emplis cependant de bonnes intentions, transmettent souvent avec peu de virtuosité, cherchant maladroitement à faire rire. Du coup, on passe à côté : silence gênant, effet manqué.


Malgré ces fausses notes, la pièce est loin d’être un désastre, on passe tout de même un bon moment dans l’univers de Tchekhov, même si la sauce ne prend pas toujours. 


Tatiana Djordjevic

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Trois Sœurs, dAnton Tchekhov

Mise en scène : Natasha Mash

Compositeur : llya Machkevitch

Avec : Nicolas Gerout, Delphine Ledoux, Jeremy Martin, Natasha Mash, Marion Monnier, Denise Aron-Schropfer, Daniel Shropfer…

Vingtième Théâtre • 7, rue des Plâtrières • 75020 Paris

Réservations : 01 43 66 01 13

Les jeudis 13, 20, 27 novembre, 4 et 11 décembre 2008 à 14 h 30

Les mardis 11 novembre et 9 décembre 2008 à 20 h 30

Durée : 2 heures

22 € | 12 € | 10 €

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Dimanche 30 novembre 2008

 

Karabine Klaxon rayonne


Un vendredi après-midi au Nouveau Théâtre de Montreuil. J’entre dans une salle bourrée à craquer d’enfants. Assis dans les fauteuils rouges, ils rigolent, ils jouent, heureux d’être ailleurs qu’en classe, en « sortie ». Je me réjouis de savoir que ces petits sont exposés au spectacle vivant. J’admire et j’applaudis les instituteurs qui partagent leur passion de l’art et de l’enseignement avec leurs élèves. Et je prie que le spectacle soit à la hauteur. Dès les premières minutes, je respire plus sereinement. La chorégraphe Carolyn Carlson ne prendra pas les enfants pour des idiots. Elle profitera plutôt de ce spectacle pour créer un univers onirique foisonnant et captivant.


L’esthétique de la mise en scène me fait penser à celle de Robert Wilson quand il a théâtralisé les Fables de La Fontaine à la Comédie-Française. Dans les deux cas, les décors sont épurés, et les allusions visuelles laissent la plus grande place à l’imagination. Si Carlson s’adresse expressément aux plus jeunes, elle ne se complaît pas dans une vision stéréotypée du monde de l’enfance. Nous sommes à mille lieues des plateaux d’émissions de télévision « jeune public », où les couleurs criardes et les nombreux accessoires tendent à annihiler toute capacité de perception.


Ici, au contraire, les interprètes, le musicien et la mise en scène respectent la sensibilité nuancée des petits. Et ils saluent l’immense capacité des enfants à comprendre et à réagir à la beauté. La poésie opère par la grâce d’un geste ou d’un costume. Le héron, rassurant et majestueux, fabriqué avec des matériaux de récupération est un animal de légende, tout droit issu des rêves. Mi-homme, mi-oiseau, magnifique dans son ambiguïté.


Car il ne s’agit pas non plus de simplifier le monde des rêves ou de la réalité. Avec une clairvoyance rare, Carolyn Carlson n’ignore pas les angoisses des enfants. Elle les intègre dans les rêves de son héroïne Karabine. Le « doudou » rouge de la petite fille est donc le fil conducteur du spectacle. Quand elle le perd, des visions plus menaçantes font leur apparition. Une sorcière, silhouette sombre, mains blanches et visage invisible tente de s’emparer de notre petite Karabine. Mais, avec l’arrivée d’autres personnages plus rassurants et comiques, la sorcière s’évapore. La logique du rêve est toujours en action. Plutôt qu’un récit linéaire, la chorégraphe opte pour une série d’apparitions oniriques : certaines comiques et burlesques, d’autres effrayantes et cauchemardesques.


Je m’aperçois que je n’ai pas encore parlé de danse. Et, pourtant, celle-ci est au centre du spectacle. Le mouvement comme expression, comme point de départ pour l’imagination : telle semble être la devise de Carlson. De nombreuses formes de danse se côtoient. Des portés rappellent les grands opéras classiques. Une petite démonstration de claquettes imite le  style des comédies musicales américaines. Mais, au détour d’un rêve, il y a aussi un numéro de cirque, où la danseuse se hisse sur une barre portée par deux danseurs. Et, toujours, le principe que la danse est là pour servir l’imagination et non pas pour être admirée en elle-même.


Idem pour la musique qui accompagne, qui souligne, qui enrichit. L’homme-orchestre Jalalu-Kalvert Nelson alterne sur scène chants abstraits et morceaux de trompette. Électro, jazz, sonorités africaines sont juxtaposées et mélangées pour devenir la bande-son idéale de songes riches et chaotiques.


Ce spectacle offre du rêve et de la culture aux petits. Non, je me corrige : ce spectacle aiguise l’imagination et la curiosité de tous. Les rêves de Karabine sont une fenêtre ouverte sur une création exigeante, légère et poétique. Le beau cadeau d’une grande chorégraphe. 


Anne Losq

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Rêves de Karabine Klaxon, de Carolyn Carlson

Chorégraphie : Carolyn Carlson

Musique : Jalalu-Kalvert Nelson

Lumières : Freddy Bonneau

Costumes : Chrystel Zingiro

Masques, accessoires : Gilles Nicolas

Avec : Flavien Bernezet, Kevin Bruneel, Céline Maufroid, Yohanne Tété, Christina Santucci

Nouveau Théâtre de Montreuil • 10, place Jean-Jaurès • 93100 Montreuil

Réservations : 01 48 70 48 90

Du 27 novembre au 2 décembre 2008 (groupes scolaires)

Représentation tout public le 29 novembre 2008

6 € | 9 €

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Samedi 29 novembre 2008

 

À suivre


Le Théâtre du Soleil accueille pour sa sixième édition le festival « Premiers pas ». Dans les murs de La Cartoucherie, donc, de jeunes troupes sélectionnées pour leurs projets de théâtre engagé, exigeant, collectif, s’impliquent dans la gestion de ce festival tout en se produisant sur scène. Un très beau pari, qui fait flotter lumière et chaleur sur le lieu en ces froides nuits de novembre.


Ce soir, je vais voir Procès ivre de Koltès par le groupe Armes de construction massive. Malgré mon envie de ne dire que du bien de ce festival, je dois avouer que mon ressenti face à ce spectacle est plutôt mitigé. Bien embêtée, je me demande si on peut avoir la même exigence envers une jeune troupe qu’envers des professionnels aguerris. Et après réflexion, je pense que c’est le moindre des respects que l’on puisse leur témoigner. Le premier des encouragements, aussi.


Donc, le collectif Armes de construction massive a choisi de monter Procès ivre de Koltès. S’inspirant de Crime et châtiment de Dostoïevski, l’auteur nous livre ici une pièce construite tel un mauvais rêve. Six jours durant, Raskolnikov tourne sans fin dans les brumes de son crime, poursuivi par ses fantômes, dans une ronde étourdissante, sordide et chaotique. Un texte très difficile et dont la mise en scène représente un sacré défi.


Et, pour une part, le défi est relevé. La mise en scène d’Hélène François et Émilie Vandenameele, très visuelle, fonctionne intelligemment par images. L’espace scénique qu’elles nous proposent trouve son relief et sa texture dans l’agencement des corps dans l’espace. Un grand esthétisme émane souvent des diagonales créées par les comédiens, qui modèlent le plateau en permanence, créant des espaces intimes comme des espaces ouverts. Et notre œil, stimulé par ces instantanés à la beauté évanescente, se plaît à passer du vaste à l’infime. Les très beaux costumes de David Messinger esquissent des lignes proches de l’onirisme. On est autant subjugué par les personnages, parfaitement dessinés individuellement, que par les images, dessinées collectivement par ces corps chaotiques.


Néanmoins, la cohésion d’ensemble peine à s’établir au-delà des effets visuels. Et c’est la limite majeure de ce spectacle. On a du mal à sentir l’échange entre les personnages, le lien, le liant. On ne comprend pas, ou peu, leur parcours. Quelque chose semble se passer, là-bas, sur scène, quelque chose qui semble être important, grave souvent, tragique parfois, mais il nous manque les clés pour comprendre de quoi il s’agit. Et on finit, en tant que spectateur, par se sentir peu à peu exclu de ce parcours.


Alors, on se concentre sur autre chose. Sur les petites actions qui semblent vouloir nous dire quelque chose, mais qu’on ne saisit pas (lettres étalées par terre, billets tombés, que l’on glisse ostensiblement dans sa poche). Sur les corps parfois mal gouvernés (décors que l’on fait tomber, comédiens qui manquent de se blesser quand ils courent ou tournent). Autant de choses que l’on pardonnerait ou qu’on ne remarquerait même pas si l’essence de cette pièce nous touchait, simplement.


Et pourtant, on est parfois touché, emmené par certains personnages, certains échanges. Il me semble que c’est lorsque les comédiens nous offrent le texte généreusement, sans volonté, sans force, sans vouloir ramener à eux, qu’ils deviennent émouvants. Ainsi, Eurydice El-Etr, sincère et désarmée, nous offre une mère extrêmement touchante. Mais, souvent, les mots deviennent paradoxalement les plus grands ennemis des comédiens. En s’écoutant trop, ceux-ci peinent parfois à se mettre réellement au service du texte et oublient de créer des personnages vivants, réels, existants. Malheureusement, les mots ne suffisent pas, et le texte le plus bouleversant peut devenir vaguement ennuyeux s’il ne prend pas chair, de l’intérieur.


Je demeure donc dubitative, mais intéressée, et dans l’espoir que cette jeune troupe amène peu à peu son travail à maturation. L’envie de faire entendre Koltès ne doit pas prendre le pas sur la nécessité de parler à un public, le plus large possible. On ne peut pas en rabattre sur cette exigence, jamais. Et je fais le pari que le groupe Armes de constructions massives a tout à la fois le talent et l’intelligence pour ramener plus nettement cet enjeu essentiel au cœur de ses futures créations. 


Élise Noiraud

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Procès ivre, de Bernard-Marie Koltès

Groupe Armes de constructions massives • Premier Pas, festival de troupes théâtrales • Théâtre du Soleil • La Cartoucherie •  route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

01 43 74 24 08

infos@premiers-pas.fr

www.premier-pas.fr

Mise en scène : Hélène François et Émilie Vandenameele

Avec : Pierre Devérines, Joachim Salinger, Clément Bernot, Romain Sandère, Hélène François, Eurydice El-Etr, Thomas Poitevin, Émilie Vandenameele, Lucrèce Carmignac

Costumes : David Messinger

Lumière : Thibault Joulié

Vidéo : Axel Philippon

Régie : Mathieu Vigier et Thibault Joulié

Théâtre du Soleil • La Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

Du 1er novembre au 12 décembre 2008 : le 1er novembre à 20 heures, 2 novembre à 17 heures, 5 novembre à 21 heures, 12 novembre à 19 heures, 21 novembre à 19 heures et 21 heures, 27 novembre à 21 heures, 4 décembre à 19 heures, 12 décembre à 19 heures, dimanche à 17 heures, relâche les 10, 20, 21, 24 novembre et le 1er décembre

Durée : 1 h 20

15 € | 12 € | 10 €| 7 €

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Samedi 29 novembre 2008

 

La vie en noir


Depuis le 12 novembre 2008 et jusqu’au 13 décembre 2008, le centre Wallonie-Bruxelles à Paris présente la quatorzième édition de son festival Théâtre en Cies. Les thèmes, cette année, sont le combat des préjugés, la précarité et la solitude humaine dans notre société. « La Solitude d’un acteur de peep-show avant son entrée en scène » illustre le second thème, un sujet inépuisable traité ici dans un rapport brutal.


C’est un monologue, écrit et interprété par Paul Van Mulder. Un homme nous parle, il est acteur de peep-show, mais il aurait aussi bien pu se retrouver serveur, il a trouvé ce job presque par hasard. Un homme seul, comme tout un chacun, mal dans sa peau et dans sa vie, avec la sensation de faire du surplace dans un monde qui avance beaucoup trop vite. Il donne toujours le meilleur de lui-même, dans son boulot ou dans les rares relations qu’il entretient (qu’il ne fait que traverser) avec le genre humain. Il s’isole inexorablement, rendant de plus en plus rugueuse la difficulté qu’il a à se construire une vie. Il finit forcément par ne plus savoir que faire de son mal-être et l’évacue soudainement en irrésistibles rafales de violence.


Trouver la place qui nous irait comme un gant, douillette et confortable, n’est pas une chose facile dans notre société, certes. Les métiers précaires transforment la vie des gens qui les exercent en survie. La « vie » ainsi, comme une lutte au long cours, avec son lot d’humiliations, de non-reconnaissances, de solitudes et d’oublis de joie. Tout cela est révoltant, bien sûr, d’une tristesse insoutenable. Mais je crois que, quand on a une conscience aiguë de cela et qu’on veut la partager sur une scène de théâtre, on se doit de lui apporter sa propre lumière. Un regard qui bouleverserait plus les gens que celui de cette réalité sordide, que l’on vit, ou du moins que l’on sent, chaque jour. C’est ce que je reproche à se spectacle : pas assez de distance, un manque d’éclairage différent.


© Joanna Van Mulder


Tout est trop tragique, pathétique, à tel point qu’on en est parfois gêné pour le comédien, on a envie de lui dire de cesser cinq minutes, que ça ne sert à rien de se plonger dans des états pareils. Je ne remets pas en question sa sincérité ni la nécessité de traiter de la souffrance. Mais il me semble qu’un lieu comme le théâtre, terrain de création et de créativité, réclame un décalage avec le concret pour mieux le faire exister. Ouvrir des portes : poétiser le concret, le rendre drôle, plus rock’n’roll, plus monstrueusement violent encore, le transcender par tous les moyens, le dynamiser en tout cas. Et le public en est d’autant plus touché.


La mise en scène pose l’accent sur l’acteur. Le plateau est presque vide, toute la place est prise par la solitude du personnage. Il est là qui se confie, debout ou sur une chaise. Une ampoule se balance au bout d’un fil, sur le même rythme perpétuellement recommencé que celui des pas du protagoniste, embourbé, avec peu de luminosité. À la toute fin, le morceau d’Antony and the Johnsons, Hope Theres Someone, résonne très justement avec la pièce et fait s’hérisser nos poils. « I need a place between lights and nowhere »…


Claire Néel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Solitude dun acteur de peep-show avant son entrée en scène, de Paul Van Mulder

Mise en scène : Pascal Crochet

Avec : Paul Van Mulder

Régie : Julie Verdier

Production : Dune Productions

Centre Wallonie-Bruxelles • 46, rue Quincampoix • 75004 Paris

Réservations : 01 53 01 96 96

www.cwb.fr

Les 27, 28, 29 novembre 2008 à 20 heures

Durée : 1 h 15

10 € | 8 € | 5 €

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Samedi 29 novembre 2008

 

« Elle m’a niqué les yeux… »


Il faut le dire tout de suite. Pour un « Parisien », dépasser le périph’ pour aller voir un spectacle, relève quasiment de l’exploit. Et pourtant l’exigence de programmation de ces théâtres de la banlieue parisienne mérite souvent le déplacement. Ainsi le Théâtre Romain-Rolland n’a pas failli à cette mission. Ni à celle, d’ailleurs, consistant à faire découvrir le théâtre aux « jeunes générations » au vu des trois rangées particulièrement expressives et dont la limite d’âge ne devait pas excéder seize ans.


Alors, il convient dès maintenant d’avertir le spectateur qu’on ne lui résumera pas « l’histoire ». Non pas qu’il n’y en ait pas, mais Sous les visages est de ces spectacles dont on n’est jamais plus éloigné que lorsque l’on tente de les résumer, de les classer… Pourquoi ?


Parce que… Même si la trame narrative existe, elle est secondaire, elle est le préalable nécessaire à l’imaginaire, à l’expérience théâtrale et personnelle qu’offre la dernière création de Julie Bérès.


« À force de faire plaisir à mes employeurs, j’oublie que je peux faire autre chose. » Cette femme, écrasée par sa condition sociale et fantasmant devant le petit écran, qui finit par rêver sa vie plutôt que la vivre, est bien le « mal du siècle », du moins celui qui obsède tant nos artistes aujourd’hui. Alors si le sujet n’est pas très original, il est justement traité.


Parce que… Une direction d’acteur qui rappelle à quel point ces derniers ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils sont au service d’une œuvre et non l’inverse !


© Alain Monot


Un songe, un flottement dans la réalité, une persistance rétinienne… ? Parce que… De ces considérations très actuelles, tout concourt à l’égarement, à la dispersion des sens : où sommes-nous ? dans une grande couette réconfortante ? dans les méandres d’un cerveau pris sur le vif du sommeil paradoxal ? dans un magma indéterminé, inquiétant et réconfortant comme la matrice originelle ? Ces êtres qui s’agitent sont-ils réels ou sont-ils le résultat de sécrétions excessives d’hormones dans mon cerveau ? Ce que je vois est-il bien en train de se dérouler ou suis-je plongée dans mes pensées ?


Des questions. Sous les visages, c’est le genre de spectacle qui offre cette liberté et cet espace de réflexion, au risque de déplaire à ceux qui préfèrent que la fin soit une fin et qu’elle réponde à la question nécessairement posée au début, bref à ceux qui préfèrent rester dans la caverne…


Parce que… D’une pénombre oppressante, peu à peu la lumière sculpte l’espace, le modèle. Elle dessine des corps fantasmatiques oscillant tantôt entre le spectre, tantôt entre ces vieux automates rouillés au visage figé dans un rictus inquiétant. Elle nous convie à cette séance de spiritisme cérébral où l’esprit tente de photographier l’ectoplasme de sa pensée. Un flash lumineux nous vaudra d’ailleurs cette exclamation d’un spectateur : « Putain, elle m’a niqué les yeux ! ». C’est ça, elle nous a niqué les yeux, et pas que… la tête aussi ! Mais, putain, ça fait du bien !


Parce que… Sous les visages est de ces spectacles-expériences qui vous donnent l’impression d’avoir vécu un peu plus intensément un instant de votre vie, d’avoir à un moment, sans même en avoir eu conscience, approché de cet endroit entre votre cœur et votre esprit que l’on nomme plus communément l’âme…


Andrée Lechat

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Sous les visages, de Julie Bérès

Compagnie Les Cambrioleurs

Mise en scène : Julie Bérès

Scénario, dramaturgie, textes : Julie Bérès, Elsa Dourdet, Nicolas Richard, David Wahl

Créé et interprété par : Olivier Coyette, Virginie Frémaux, Boris Gibé, Gilles Ostrowsky, Julie Pilod, Guillaume Rannou, Delphine Simon

Scénographie : Goury

Création sonore : David Segalen

Composition musicale : Frédéric Gastard

Création lumières : Jean-Marc Segalen

Création vidéo : Christian Archambeau

Costumes : Aurore Thibout

Perruques : Catherine Saint-Sever

Travail sur le corps : Lucas Manganelli

Plasticienne : Juliette Barbier

Construction du décor : Stéphane Lemarié - Le Quartz

Production, diffusion : Aude Clément

Théâtre Romain-Rolland, scène conventionnée de Villejuif et du Val-de-Bièvre • 18, rue Eugène-Varlin • BP 11 • 94801 Villejuif cedex

Réservations : 01 49 58 17 00

Du 20 au 30 novembre 2008, lundi à 19 h 30, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures, relâche le mardi

Durée : 1 h 15

16 € | 9 € | 8 €| 5,5 €

Tournée

  • du 3 au 5 décembre 2008 : Théâtre national de Bordeaux
  • 12 décembre 2008 : Théâtre de l’Arc-en-Ciel à Rungis
  • du 6 au 10 janvier 2009 : CDN de Nancy
  • les 15 et 16 janvier 2009 : Le Carreau à Forbach
  • le 23 janvier 2009 : centre culturel Aragon-Triolet à Orly
  • le 27 janvier 2009 : le Grand R, scène nationale à La Roche-sur-Yon
  • 6 février 2009 : L’Onde à Vélizy-Villacoublay
  • les 24 et 25 février 2009 : L’Hexagone, scène nationale à Meylan
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Livre d’or

« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…


« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »


« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”

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