Retour vers le futur
Après un passage au Théâtre du Marais, le jeune Thomas Derichebourg cherchait un lieu pour jouer « Albert Ier », la pièce un peu folle du jeune Philippe Adrien. Fi des qu’en-dira-t-on, ça se passera à la Tempête, chez l’auteur. Et, nonobstant son petit air de machine à remonter le temps, version retour vers le futur des pavés plein les poches, c’est une création !
L’histoire ? Trois Albert et trois femmes – Anna, France et Claire –, un quiproquo qui tourne au huis clos, tendance Jean-Sol Partre sans les mots – point d’« enfer c’est les autres » –, comme une comédie dopée au Pinter des beaux jours. Oh ! les beaux jours. Bref, du Philippe Adrien sous ecsta. Ou une valse absurde à trois temps – Albert I, II, III –, dansée en un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître.
Car, mine de rien, l’air de tout, Albert Ier est une pièce historique. Pas du grand Shakespeare, certes, mais, tout de même, on y retrouve les barricades, et, sous les barricades, Lacan, Foucauld – n’est pas fou qui l’on croit – et la smala soixante-huitarde bien datée. Attardée ? C’est à voir. À voir aussi la plume d’Adrien, déjà doué, qui s’essaye à faire l’absurde contre Beckett ou Ionesco, tout contre, Adrien pris en flagrant délice de jeunesse, Adrien encore jeune et con, donc joyeusement obsédé et violent. « Comment a-t-il pu faire un truc aussi dingo ou aussi bête ? ». Et méchant.
Bonne question, monsieur l’auteur. À quoi l’on rétorquera : comment a-t-on pu monter un truc aussi dingo ou aussi bête, et méchant ? À Thomas Derichebourg de répondre, le metteur en scène, lui qui fait surgir sur scène un saillant godemiché de la taille d’un avant-bras, porté haut par France (Elsa Imbert), la belle France – In gode we trust, hymne à la libération sexuelle ; lui qui claque moult portes et s’éclate comme un fou dans la peau d’Albert Ier, trop parfois, au risque d’en devenir braillard ; lui, enfin, qui joue avec brio sur deux ou trois registres, tour à tour doux, cruel ou délirant. Bref, admirable d’énergie mais un peu éprouvant.
Sa réplique et néanmoins victime ? Une petite Claire (Anne Agbadou-Masson) pas très à l’aise avec son rôle, qui semble encore se demander où elle a mis les pieds. Plutôt maladroite. Quant à France (travesti à moustache tout droit sorti des YMCA) et son gadget en caoutchouc ? Voilà une nymphomane saphique plutôt convaincante, voire franchement inquiétante quand, complice du bourreau Albert, elle joue avec le feu et fait cramer leurs petites marionnettes. Ils sont joueurs, ces petits.
D’ailleurs, dans ce décor parfaitement mis en lumière, qui relève, selon l’éclairage, du studio chaleureux, de la loge de théâtre ou de la chambre de dissection simplement glaciale, on ne sait trop le petit jeu qui se trame : trop d’Albert, on s’y perd. L’écriture, on le sent, a dû parfois être laborieuse car tout cela est bien tortueux, à tout dire un peu long : faut pas trop jouer avec nos attentes, un spectateur c’est sensible. On regrette enfin que, conscient de l’anachronisme de cette fantaisie, le metteur en scène n’ait forci le trait et joué de sa valeur quasi historique. Albert Ier, monté aujourd’hui pour la première fois, fonctionne, en somme, comme une étonnante et déconnante petite machine à remonter le temps, grosse de tous les bons défauts de la jeunesse et gentiment décalée. ¶
Cédric Enjalbert
Les Trois Coups
Albert Ier, de Philippe Adrien
Compagnie Thomas-Derichebourg
Mise en scène : Thomas Derichebourg
Collaboration artistique : Alexandra Fournier
Avec : Anne Agbadou-Masson, Julien Cigana, Thomas Derichebourg, Alexandra Fournier, Elsa Imbert, Guillaume Toucas
Costumes : Clémentine Henrion
Lumière : Maëlle Payonne
Décor : Eléna Ant
Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris
Réservations : 01 43 28 36 36
Du 18 novembre au 20 décembre 2008, les mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 heures, le jeudi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30
Durée : 1 h 30
18 € | 13 € | 10 €
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Celle-ci présente les Krankenstein, une dynastie d’aristocrates qui ont réussi toujours plus loin, toujours plus
richement et mieux quoi qu’il arrive, de génération en génération. C’est aujourd’hui au tour du petit génie Victor de reprendre le flambeau. Ses parents l’imaginent en médecin brillant, destin
évident pour un enfant qui adore disséquer les hamsters de son frère avant de les brancher sur secteur. Il part donc à Ingolstadt entreprendre de longues études, bien que sa promise le regrette
et soit fichtrement incapable (ce qui l’agace au plus haut point) de prononcer correctement le nom de cette ville du Nord. Entre deux grenadines bienfaitrices, Victor tente de fabriquer un
homme parfait à base de morceaux de cadavres. Le plus beau d’entre eux est le cerveau, appartenant à un éminent, quoique défunt, philosophe. Mais la créature qui prend vie n’est pas celle
attendue : un être hideux, sans intelligence ni maîtrise de son impressionnante force physique.
La pièce commence comme une banale histoire de colocation. Deux frères accueillent une jeune femme, Erica, amante de
l’un – Lev – et objet de la jalousie de l’autre – Boris. Pour ce couple à trois, le quotidien – tout comme les motifs en damier de leur unique pièce commune – va être réglementé jusque dans ses
moindres détails, sans que le contrat qui s’impose à eux ne permette un véritable vivre-ensemble. Ces trois existences demeurent juxtaposées comme les trois horloges au mur dont les aiguilles
ne coïncident jamais. Dans l’équilibre qui tient ensemble Boris et Lev, l’arrivée d’Erica révèle les failles de chacun tout en précipitant un drame qui menace à chaque instant.
On redoutait que les auteurs ne se prennent à leur propre piège : pour critiquer la démagogie
et la bêtise à l’œuvre sur le petit écran, encore fallait-il le faire sans y avoir soi-même recours ! Et, de ce point de vue, le spectacle est très réussi. Pour dénoncer ces dérives, les
auteurs choisissent de faire rire, et, pour faire rire, de caricaturer à outrance. Le ton est satirique, et les scènes cocasses s’enchaînent sans répit, depuis l’ouverture par le chœur des
ménagères, zappeuses sexy et impitoyables, jusqu’au duo impromptu des deux producteurs ennemis, en passant par la complainte nostalgique de M. Slige, dépressif depuis l’arrivée du
numérique ! Tous les comédiens-chanteurs-danseurs s’en donnent à cœur joie, chacun tirant son épingle du jeu grâce à des personnages forts, qui dévoilent progressivement les multiples
facettes de leur caractère. Tous ont une diction impeccable, ce qui participe à la lisibilité et à la fluidité de ce spectacle, au cours duquel on ne s’ennuie pas une seconde.
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