Samedi 20 juillet 2002

 

Toute la colère du monde

 

« Sœurs secrètes » : retrouvailles couturées de tendresse d’Anne et Béatrice, les « presque jumelles ».

 

Deux sœurs se racontent. Il y a Anne qui a vécu à toute berzingue, goûtant tous les plaisirs de la vie comme des fruits bien mûrs. Mais, comme dit la chanson : « Tu sais, être une femme libérée, c’est pas si facile ! » Mais dézinguée par une maladie « qui se généralise » et la bousille.

 

Il y a Béatrice, cloîtrée durant dix ans dans un couvent. Emmurée vive, sommée de cacher ses émotions si ce n’est celles qu’elle éprouve pour le Grand Ordonnateur des choses. Cassée mais vivante. Criante à l’intérieur. Sevrée de sa sœur pendant ces si longues années. Virée de son couvent comme une sale vicieuse pour « excès de manifestation de joie devant la divine statue de son éternel fiancé ».

 

Et la parole se libère, explose doucement entre Anne et Béatrice. Comme un fleuve qui rompt les digues de la pudeur et charrie des mots gorgés de tendresse.

 

Thierry Chantrel a l’humilité nécessaire de mettre en scène l’essentiel : l’émotion qui sourd entre les deux sœurs blessées.

 

Brigitte Jouffre (« Titchie » d’anthologie dans Chez les Titch, de Calaferte) nous bouleverse avec cette Anne qui a agrippé goulûment toute la colère du monde et toutes les sensations de l’existence.

 

Christine Lavorel, dans le rôle difficile de Béatrice, incarne avec une jolie retenue cette joyeuse cassée, cette « tante Grise » de la Passiflette, la fille d’Anne, sa plus grande réussite. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Sœurs secrètes, de Philippe Sabres

Compagnie Sortie de route

2, montée Bonafous • 69004 Lyon

04 78 30 12 88

Mise en scène : Thierry Chantrel

Avec : Brigitte Jouffre et Christine Lavorel

Régie générale : Denis Servant

Costumes et réalisation décor : Frédéric Llinares

Espace Alya • 31 bis, rue Guillaume-Puy • Avignon

À 13 h 10 (1 h 20)

04 90 27 38 23

Tarifs : 13 € | 9 € 

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Vendredi 19 juillet 2002

 

La substantifique moelle

 

« Molière en coulisses » : ce Delorme est un diable d’homme !

 

Oyez, oyez, bonnes gens ! Souffrez que je vous narre mon plaisir délicieux [diérèse]. Molière en coulisses est, sur ma foi, un spectacle fort aimable, fort divertissant et – ce Delorme ne manque pas d’impertinence par nos temps hautement médiocres ! – fort intelligent. Bref, digne d’un honnête homme.

 

Totalement imprégné, imbibé de Molière, l’auteur sait son Poquelin sur le bout des doigts. À partir de cet inaltérable métal, Frank Delorme forge sa propre matière verbale, fruit d’un forçat de la fonte langagière. Polissant et repolissant son ouvrage, ferraillant avec le verbe en combat singulier pour en extraire la substantifique moelle molièresque et dramatique, boutant la mielleuse médiocrité hors des mots.

 

« C’est une entreprise étrange que de faire rire les honnêtes gens. » Le Théâtre de la Mandragore y réussit bigrement bien. Cette comédie moderne est un succulent hommage aux mérites du théâtre, un cri d’amour aux comédiens qui ont le talent de nous divertir et de nous faire réfléchir.

 

Ah ! qu’il est doux de respirer l’air pur des cimes de l’intelligence du texte et de l’interprétation haut de gamme !

 

En cette noble matière, Frank Delorme, impérial, aérien, au jeu goûteux, nous séduit de moult façons.

 

Alice Benoît, dans un rôle diablement périlleux d’actrice nymphomane, tire bien élégamment son épingle du feu.

 

Benoît Dendievel, un peu hésitant au début, s’affirme au fur et à mesure et finit grandiosement.

 

Holà, pendards de festivaliers ! Si vous passez votre chemin devant ce Molière en coulisses, nous risquons d’entrer dans une fort grande fâcherie ! 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Molière en coulisses. I. Impromptu

De Frank Delorme

Mise en scène et scénographie : Frank Delorme

Avec : Alice Benoît, Frank Delorme et Benoît Dendievel

Et la participation « off » de Sébastien Ricard et de Jean-Louis Morais

Lumières : Fabrice Theillez

Musique originale : Frank Delorme

Arrangements : Jorge Cabadas

Alibi Théâtre • 27, rue des Teinturiers • Avignon

À 22 heures (1 h 15)

04 90 86 11 33

Tarifs : 12 € | 8 €

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Jeudi 18 juillet 2002

 

Des secrets de vie

 

« Les Souffleurs » ou l’essence de la poésie.

 

En dehors du Festival d’Avignon, in et off confondus, loin de tout – il faut sans doute les mériter –, les Souffleurs œuvrent pendant trois jours. Seulement trois jours.

 

Des hommes et des femmes, tout de noir vêtus, s’approchent, le corps et les gestes déliés, délivrés de toute la pesanteur du monde. Les Souffleurs opèrent dans un souffle primal. Ils chuchotent dans les oreilles des hommes, à l’aide de cannes creuses – les rossignols –, des secrets littéraires et philosophiques. Des secrets de vie. Des secrets qui s’injectent dans l’âme comme un sérum.

 

Des secrets qui nous laissent éblouis et bouleversés, initiés en une minute magique au mystère de la parole poétique pénétrante, prononcée pianissimo.

 

Plus tard, le commando du verbe se dissout dans la nuit chaude de juillet, telle une ombre bienfaitrice, et repart en silence vers d’autres missions, d’autres hommes et femmes à féconder.

 

Et nous laisse à jamais contaminés de beauté. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Souffleurs

www.les-souffleurs.fr.st

Courriel : les-souffleurs@fr.st

Contact : Olivier Comte | 06 12 59 55 33

Festival Contre-courant,

rond-point de la Barthelasse • Avignon

04 90 13 25 32 et 04 90 86 64 65

Entrée libre

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Mercredi 17 juillet 2002

Une diva qui tangue et vient sourire

 

« Madame Raymonde » : un bijou étincelant qui brille dans le noir.

 

Dans la fournaise avignonnaise, j’ai trouvé un îlot de fraîcheur ce 17 juillet 2002, dans le cadre vespéral du restaurant Le Bazou. Accompagnée à l’accordéon par son « Zèbre » (Sébastien Mesnil, excellent musicien complice), Mme Raymonde (le comédien-chanteur Denis d’Arcangelo) nous emmène d’emblée dans son monde populaire et poétique. Cet univers, c’est – pour résumer outrageusement – celui des grands anciens (Arletty, Gaby Montbreuse, Damia, Fréhel…) et celui des grands modernes (Ferré, Gainsbourg, Leprest…). Bourré jusqu’à la gueule de gouaille et de tendresse.

Très vite, le bruit des couverts s’éclipse, les voix baissent, et les spectateurs-dîneurs n’ont bientôt plus d’yeux et d’oreilles que pour cette fabuleuse Mme Raymonde, cette diva qui tangue et vient sourire.…

 

Comment vous retransmettre la succulence de ce tour de chant ? Comment vous en susurrer l’émerveillement ? Comment vous raconter le plaisir ? Comment vous évoquer la mélancolie qui vous déchire le cœur ? Comment vous photographier la stupéfaction hébétée devant le talent protéiforme de Denis d’Arcangelo, après tant de spectacles moyennement moyens ? Comment vous exposer le professionnalisme vibrant que dégage toute la prestation de cet homme ? Comment vous exprimer surtout l’humanité profonde de cet artiste, qui touche tous les publics ? Comment ébruiter, sans l’édulcorer, le bonheur simple d’être là ?

 

Ne cherchez pas à répondre à ces questions : foncez voir et entendre Mme Raymonde et son « Zèbre » dès qu’ils passeront à votre portée !

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Madame Raymonde

Compagnie du Tapis-Franc • 2, rue du Champ-Baudry • 72200 La Flèche

02 43 45 10 39

Courriel : tapis.franc@wanadoo.fr

Avec : Denis d’Arcangelo et Sébastien Mesnil

Restaurant Le Bazou • 24, rue du Chapeau-Rouge • Avignon

Les 12, 13 et 14 juillet à 23 heures (1 h 30)

04 90 27 95 60

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Dimanche 14 juillet 2002

 

« Vouloir la vérité à ce point,

c’est vouloir mourir. »

 

« Le Misanthrope » de la Passerelle : la comédie sociale a encore de beaux jours devant elle.

 

Bien sûr… Bien sûr, vous connaissez le Misanthrope de Molière. Bien sûr, vous l’avez étudié à l’école. Bien sûr, vous savez qu’Alceste a choisi d’être sincère et sérieux dans un monde plein de fourberie, de frivolité. Un monde où l’homme est un loup pour l’homme, un monde qui est un vrai « coupe-gorge ». Bien sûr…

 

Mais savez-vous vraiment que c’est vous que Molière prend pour cible ? Savez-vous que les acteurs, cette fois-ci, vous regardent ? Savez-vous que vous n’êtes pas toujours beaux à voir ? Savez-vous que, dans notre monde de frime, de faux-semblants, de fric, vous jouez (presque ?) toujours le jeu. Ce jeu que, précisément, Alceste refuse de jouer. Savez-vous vraiment que vous jouez avec le feu ? Le feu de votre âme.

 

Mais, alors, devez-vous corriger le monde ? Devez-vous vous corriger ? Et comment le faire ? « Vouloir la vérité à ce point, c’est vouloir mourir », tranche Michel Bruzat. Le seul devoir, c’est de vivre.

 

Les pièces de Molière ne sont réellement belles et efficaces que si la mise en scène et le jeu d’acteurs sont modernes. Je veux dire s’ils s’adressent directement à nous, ici et maintenant.

 

C’est le cas dans ce Misanthrope. Michel Bruzat, fracasseur de consciences, nous offre sur un plateau scintillant un spectacle brillant, baroque, troublant, gorgé d’humour et tétanisant.

 

Quant à la distribution, elle ne comporte pas une seule faute de goût. Mais je veux citer mes préférés. Philippe Labonne, acteur racé, réussit à m’étonner encore, et compose un Alceste d’anthologie, mon semblable, mon frère. Celui qui me perce jusques au cœur d’une atteinte infinie. Celui qui se suicide sous vos yeux, sans que vous interveniez…

 

Marie Thomas, a priori inattendue dans le rôle de Célimène, interprète une femme-papillon qui frôle ses amants et ses spectateurs de ses soyeux battements d’elle, qui les touche par sa grâce, les rend incapables de la détester, toisés par son orgueilleuse solitude finale. Au nom de sa liberté de femme.

 

Denis d’Arcangelo et Jean-Pierre Descheix croquent avec une visible gourmandise de croustillants courtisans. Ils sont irrésistibles !

 

Jean-Paul Daniel incarne avec une belle sobriété un intelligent Philinte, le seul qui a compris qu’éthique et politique sont à jamais irréconciliables.

 

Philippe Reilhac, enfin, nous impose avec panache un Oronte cauteleux et vindicatif.

 

Bref, le Misanthrope de la Passerelle est l’un des plus beaux travaux du Off, un spectacle dont on sera fier, plus tard, de dire : « J’y étais ! » 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Misanthrope, de Molière

Théâtre de la Passerelle • 5, rue du Général-du-Bessol • 87000 Limoges

05 55 79 26 49

Mise en scène : Michel Bruzat

Avec : Philippe Labonne (Alceste), Jean-Paul Daniel (Philinthe), Philippe Reilhac (Oronte), Marie Thomas (Célimène), Flavie Avargues (Éliante), Laure Siriex (Arsinoé), Denis d’Arcangelo (Acaste), Jean-Pierre Descheix (Clitandre), Doriane Lauret (Basque), Denis Ardant (Du Bois), Michel Bruzat (un garde), Benoît Fuentes (piano), Sophie Jamin (violon) et Alexis Thépot (violoncelle)

Scénographie : Michel Bruzat et Vincent Grelier

Mise en musique : Dominique Desmons

Costumes : Dolorès Alvez (création), Nicole Reix et François Siméon (réalisation)

Lumières : Franck Roncière

Construction du décor : Daniel Roussel

Assistant technique : Jean-Luc Olluyn

Michelle Granger : administratrice

Gérard Berland : chargé de production

Collège de La Salle • place Pasteur • Avignon

à 10 h 45 (2 h 20),

Relâche les 11 et 18 juillet

04 90 85 92 86

Tarifs : 15 € | 10 €

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