Jeudi 24 mars 2005

 

Cairn, l’empêcheur

 

La compagnie Mises en scène a gardé, en bonne hôtesse, le meilleur pour la fin de la VIe Rencontre théâtres banlieues : « Cairn », d’Enzo Cormann, brûlot théâtral et politique pas propre sur lui.

 

Il fait chier, ce Cairn ! Cet empêcheur de penser en rond, de faire des affaires entre soi, de voter comme il faut. Tout petit déjà, il emmerde son instituteur, refusant d’obéir. Une saleté de rebelle, quoi ! De toute façon, c’est un nihiliste ce mec, toujours contre tout, jamais content. D’autres raffarineraient qu’il n’a pas la positive attitude. Ce syndicaliste, il est toujours trop gourmand, toujours à pinailler, à mégoter… Il veut que je lui donne ma chemise, aussi, pendant qu’on y est ? Et puis quoi, encore ? Bon, il n’y a pas trente-six solutions : il faut l’éliminer. Compris, Cass ?

 

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Nicolas Chatenoud inquiète en composant presque

trop bien Cass, chien de garde du capital aux crocs acérés.


Vous aurez compris que tout ça va très mal se terminer. Mais on n’est pas au théâtre forcément pour se marrer.

 

Cette pièce de Cormann va à l’essentiel et frappe là où il y a déjà des bleus. Ça fait d’autant plus mal, et ça révolte.

 

La mise en scène d’Agnès Régolo suit le texte à la trace, ne le lâche pas une seconde. Elle impose à ses acteurs un train d’enfer, comme si c’était une question de survie.

 

Les éclairages de Stanislas Pierre ne laissent aucune échappatoire, ni aux comédiens ni aux spectateurs.

 

Kristof Lorion incarne de toutes ses tripes un Cairn christique, solide et tendre. Le trio Pascal Billon, Thierry Otin et Nicolas Gény fait mousser l’envie de détester définitivement tous les patrons exploiteurs de la terre. Nicolas Chatenoud inquiète en composant presque trop bien Cass, chien de garde du capital aux crocs acérés. Françoise Baut, impayable, est la seule à nous faire rire. Jaune. Catherine Monin, elle, fait exploser son rôle de fille à papa friquée.

 

C’est quand, la révolution ? Aux âmes, citoyens ! 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Cairn, d’Enzo Cormann

Compagnie Mises en scène • 1, rue de Bône • BP 286 • 84011 Avignon Cedex 1

Tél. 04 90 88 47 71 | télécopie 04 90 89 61 61

Courriel : mises.en.scene@wanadoo.fr

Mise en scène : Agnès Régolo, assistée de Michèle Addala

Avec : Pascal Billon, Françoise Baut, Nicolas Chatenoud, Nicolas Gény, Christophe Lorion, Catherine Monin et Thierry Otin

Lumières : Stanislas Pierre

Musique : Guigou Chenevier

Costumes : Fanny Bernadac

Scénographie : DécorAction

Photo : Delphine Michelangeli

Dimanche 3 avril 2005 à 19 heures

L’Entrepôt • 1 ter, boulevard Champfleury • Avignon

Tél. 04 90 88 47 71

Tarifs : 6 €, 3 € et pass 15 €

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Mercredi 23 mars 2005

 

Manque de flamme…

 

Jusqu’au 23 mars 2005, au Chien qui fume, Gérard Vantaggioli met en scène une jolie histoire, unique en Provence.

 

Au début du xxe siècle, le marquis de Baroncelli organisa un événement unique en son genre : faire se rencontrer en Camargue des Sioux lakotas (dont les fameux Sitting Bull et Red Cloud, grands vainqueurs à la bataille de Little Big Horn), des gardians et des gitans, trois « tribus » fières.

 

Certes, cette histoire est belle et incite à réfléchir sur la tolérance, l’écoute de l’autre, le sacré, les traditions… Et c’est déjà ça de gagné, par les temps d’individualisme forcené qui courent.

 

Certes, Gérard Vantaggioli a construit une mise en scène esthétique, sobre et fluide, par moments quasi cinématogra- phique. Certes les décors et accessoires inspirent le respect.

 

Mais que tout cela est sage et propre sur lui ! Jean Vilane, que je trouve un peu « mouligasse », conte son récit paresseusement, sans me faire vibrer, sans m’impliquer. Quant à Nicole Rieu, qui a entièrement composé les paroles et la musique de Camargue rouge, elle manque, elle aussi, de flamme, de conviction, de générosité, et ne m’emporte pas dans la barque de mes frères sioux, gardians et gitans.

 

Reste une belle histoire, à méditer. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Camargue rouge

Mise en scène : Gérard Vantaggioli

Texte : Jean Vilane

Paroles et musique : Nicole Rieu

Avec : Jean Vilane et Nicole Rieu

Lumière et son : Franck Michallet

Le  Chien qui Fume • 75, rue des Teinturiers • Avignon

Tél. 04 90 85 25 87 – Télécopie 04 90 86 80 68

Courriel : contact@chienquifume.com

Du 16 mars au 23 mars 2005 à 20 h 30 – 13 € et 10 €

Le spectacle va être rejoué pendant tout le Festival d’Avignon au même endroit.

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Mardi 22 mars 2005

 

« Même son corps ne sait plus rire ! »

 

La compagnie La Naïve, de Pertuis, jouait les 17 et 18 mars 2005 « Circus circus » au Théâtre des Halles.

 

C’est la cinquième création de la compagnie La Naïve après Blanche Aurore Céleste, Toreros de salon, La Médaille et Cabaret vol-au-vent. Toujours du travail à l’ancienne, patiemment peaufiné et patiné à la main.

 

Mario et Pitone débarquent dans un cirque, nommé Circus circus. Mais rien ne va plus. Les artistes et les animaux sont coincés à la douane, et M. Loyal, en dépression, a perdu le précieux médicament de la joie. « Même son corps ne sait plus rire! » diagnostique Pitone. Comment faire ?

 

Voilà un spectacle qui donne du baume au cœur. Et qui inocule, à petites doses répétées, le sens et le goût de la subversion, de la résistance. Autant aux petits qu’aux grands. Parce que Circus circus les respectent, en tant que personnes et en tant que citoyens. Nous sommes à des années-lumière des grasses bassesses abrutissantes usinées par les salauds préposés à l’opium du peuple.

 

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Par ce touchant hommage aux « entrées clownesques » du xxe siècle débutant, La Naïve nous ouvre les portes dorées de l’imaginaire et de l’amitié, sans lesquels notre vie ne serait qu’un naufrage.

 

Hervé Pezière compose avec une belle autorité un clown blanc d’envergure. Jean-Charles Raymond, lui, interprète avec fougue et candeur un Auguste au cœur d’enfant. Patrick Henry, enfin, incarne avec finesse un Monsieur Loyal étriqué, déprimé et ressuscité. Tous les trois s’amusent et nous amusent, grâce à une complicité à fleur de jeu.

 

Les lumières de Valérie Foury épousent les situations et caressent les comédiens. C’est un très beau travail. Les jolis costumes de Maguy Dogliani étonnent par leur invention, leur modernité dans le respect des traditions. La mise en scène, fluide et rythmée, a l’élégance de se faire oublier. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Circus circus

Compagnie La Naïve • lotissement le Boiry • 84120 Pertuis

Contact : 06 12 57 00 30

Courriel : la_naive@hotmail.com

Textes : Tristan Rémy

Mise en scène : Patrick Henry et Hervé Pezière

Avec : Patrick Henry (M. Loyal), Jean-Charles Raymond (Pitone Rocheux) et Hervé Pezière (Mario l’Artichaud)

Lumières et régie : Valérie Foury

Costumes : Maguy Dogliani

Réalisation vidéo : e-roche.image

Théâtre des Halles • rue du Roi-René • Avignon

Tél. 04 90 85 52 57

Réservations : 04 32 76 24 51

Courriel : theatrehalles-cie.timar@wanadoo.fr

www.theatredeshalles.com

Jeudi 17 mars 2005 à 14 h 30, vendredi 18 mars 2005 à 14 h 30 et 20 h 30 (1 heure)

15 €, 12 €

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Lundi 21 mars 2005

 

Un peu casse-gueule

 

Le Ring, d’Avignon, fidèle à sa politique d’auteurs vivants, accueillait « Millenium », du jeune David Durand, les 10, 11 et 12 mars 2005.

 

Drôle de spectacle ! Un malaise prévaut chez moi devant cette pièce de David Durand. De quoi est-il question ? D’une société de télémarketing, Chantélécom, où les téléacteurs (les « TA ») répondent jour et nuit aux desiderata des clients dans une ambiance délétère de compétition entre les « ouvriers », suractivée par les superviseurs (les « sups »), eux-mêmes dirigés de loin par le directeur des ressources humaines (le DRH). Exploitation de l’homme par l’homme, rentabilité oblige. Espoir forcené et ambigu de se faire remarquer, de monter en grade, de bouffer l’autre. Un monde de « winners » et de « losers ». Une jungle impitoyable où, peut-être, You Will Survive, comme dit la chanson.

 

Du coup, les deux personnages principaux (le DRH et le TA) ne se parlent pratiquement jamais, ne communiquent pas, paradoxalement dans une « boîte de com ». Ce sont deux solitudes crucifiantes, à l’image de notre époque douloureuse.

 

Tout ça paraît très intéressant, et ça l’est. Alors, quel est le problème ? Eh bien, à force de faire dans la dépersonnalisation, je suis peu touché par les personnages masculins, que je trouve inconsistants. Ton systématiquement métallique, neutre, « inhumain » ; invasion de la modernité « moderne » par téléviseur et ordinateurs interposés ; phrases ineptes (« Je suis dans le camp de Robbie Williams, point barre ») ; diction un peu précieuse ; déshabillages fréquents dont la justification n’est pas toujours évidente ; intermèdes dansés et jeux des comédiennes avec le public plus dynamiques et plus drôles, mais un peu « à côté », etc.

 

Autrement dit, Millenium me touche peu, reste cérébral, peu « incarné ». C’est comme si l’auteur-metteur en scène et les comédiens dénonçaient l’ennui en faisant une pièce ennuyeuse, ou dénonçaient la déshumanisation en faisant une pièce déshumanisée. Ce procédé est toujours un peu casse-gueule et difficilement convaincant. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Millenium, de David Durand

Mise en scène : David Durand

Avec : Yves Chedemois, David Durand, Françoise Raphanel et Alexandra Fadin

Décors et costumes : Françoise Gauthier-Lafaye

Lumières : Christophe Turpault

Production : Philippe Etur et Yves Chedemois

Théâtre du Ring • 13, rue Louis-Pasteur • Avignon

Tél. 04 90 27 02 03 – Télécopie 04 90 16 98 99

Courriel : salieripages@tele2.fr

Le spectacle va être rejoué pendant tout le Festival d’Avignon au même endroit.

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Lundi 21 mars 2005

 

Racler la douleur jusqu’à l’os

 

Grand et terrible souvenir que ce « Lambeaux », aux Trois Pilats ! Décidément, Pascal Papini a du flair pour orpailler les pépites. Quand on pense que ce lieu artistique risque la mort à chaque instant, faute de subventions injectées dans ce corps moribond… « Avignon, ville de culture », pourtant, croit-on savoir. Foutaises !

 

Lambeaux est le récit autobiographique d’un ancien « taiseux » de la campagne, Charles Juliet. Il y évoque sa mère, qu’il n’a pas connue et qui lui ressemble tant. Cette mère magnifique et massacrée. Cette mère si belle de sa soif de savoir, qui a dû « quitter l’école et n’y jamais revenir ». Cette mère qui a subi « une souffrance qui a pourri jusqu’à la pulpe de son âme ».


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Comme si Anne de Boissy brûlait par la glace du texte,
consumée par le verbe incandescent que charrie Charles Juliet.


Au début du spectacle, j’ai eu peur, tant le jeu d’Anne de Boissy me paraissait froid, métallique, inhabité. Je me trompais : c’était pour mieux tenir en respect le pathos facile qui pouvait sourdre de cette histoire terrifiante. Au contraire, la comédienne racée, le visage émacié par la souffrance des autres, racle la douleur jusqu’à l’os, toise les déchirures du cœur grâce à son jeu d’une sobriété hautaine. Elle ausculte le moindre frémissement de l’âme de sa voix coupante, d’une précision chirurgicale, d’une diction parfaite. Comme si elle brûlait par la glace du texte, consumée par le verbe incandescent que charrie Charles Juliet.

Quand la comédienne raconte la fin de cette femme, morte de faim à 38 ans, après huit ans d’enfermement abusif dans un hôpital psychiatrique, je me suis écroulé, brisé par l’émotion « blanche » que transpire Anne de Boissy. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Lambeaux, de Charles Juliet

Nouveau Théâtre du Huitième • 22, rue du Commandant-Pégout • 69008 Lyon

Tél. 04 78 78 33 30 | Télécopie 04 78 78 07 04

Portable 06 81 88 45 35

Site : www.nth8.com

Courriel : production@nth8.com

Mise en scène : Sylvie Mongin-Algan

Avec : Anne de Boissy

Théâtre des Trois-Pilats • 18, place des Trois-Pilats • Avignon

Tél. : 04 90 85 67 74

Courriel : lestroispilats@wanadoo.fr

Les 18 mars et 19 mars 2005 à 21 heures

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