Affronter l’indicible avec de grandes cuillères de grâce
Le metteur en scène Alain Batis présente au Théâtre du Ring sa vision du texte de Lee Hall, « Face de cuillère », découvert en 2003. La traduction est signée Fabrice Melquiot. Le monologue, interprété dans une précédente version par Romane Bohringer, est aujourd’hui porté par la bouleversante Lætitia Poulalion.
L’auteur britannique Lee Hall, connu pour ses traductions et adaptations théâtrales, accède vraiment à la notoriété grâce au scénario du film Billy Elliot en 1999. L’année suivante, il écrit sa première pièce, Spoonface Steinberg : « Face de cuillère », fillette autiste surnommée ainsi à cause de sa bouille toute ronde, est née.
Non seulement cette gamine n’est pas comme les autres enfants, mais en plus ses parents se déchirent, elle attrappe un cancer, et elle est juive. Alors évidemment, son monologue suscite le pathos. Mais avec une infinie justesse, une alchimie délicate entre l’humour, la crudité de l’enfance et la poésie. Cette histoire prend aux tripes, mais sans jamais verser dans le mélodrame. Comment est-ce possible ?
« Face de cuillère » | © Estelle Fridlender
Déjà, Face de cuillère commence par nous parler de sa passion pour l’opéra. De sa sensibilité, de son intelligence, de sa différence. De fil en aiguille, elle évoque avec ses mots d’enfant « attardée » (plutôt surdouée, en fait) la séparation de ses parents, la relation avec la nourrice, le cancer, la rencontre avec le Dr Bernstein, ses interrogations sur la mort. Elle explique que les chanteurs d’opéra la fascinent lorsqu’ils « meurent dans la lumière » de la scène, que leur voix est immortelle… L’univers délicatement tissé par Lee Hall parle ainsi d’anormalité, d’art, de mort et de transcendance, avec des mots d’enfant, d’adulte, de fou, de poète. Des mots tendres et décalés.
Lætitia Poulalion s’empare du texte avec une énergie vitale inouïe, et l’illumine avec générosité. Son travail sur la gestuelle et les mimiques des enfants autistes ou des artistes d’art brut confère à son jeu une véracité et un raffinement saisissants. Vêtue d’un simple costume blanc (d’enfant, de malade ou de Pierrot lunaire), Face de cuillère affronte la mort sur scène, dans un petit espace d’une blancheur immaculée et onirique. La scénographie matérialise l’indicible : l’âme, le chant divin, la finitude, le silence. Le décor est simple, ultra dépouillé, mais parvient à tout créer, avec du rien : la comédienne utilise la lumière, le papier et l’argile pour faire des marionnettes, des oiseaux, des chanteurs, pour figurer son étincelle de vie qui s’envole. En outre, le monologue est accompagné presque de bout en bout par le répertoire sublime de la Callas (la Norma de Bellini, la Tosca de Puccini).
De l’émotion pure jaillit ainsi constamment du plateau et soulève le cœur du spectateur. On pourra considérer que c’est trop. Pourtant, l’écriture du sentiment a aussi sa place au théâtre. Surtout lorsqu’il est ainsi manié : avec grâce. ¶
Lorène de Bonnay
Les Trois Coups
Face de cuillère, de Lee Hall
Traduction : Fabrice Melquiot
L’Arche, agent et éditeur du texte représenté
Cie La Mandarine blanche • résidence à l’espace Jacques-Prévert-Théâtre d’Aulnay-sous-Bois • 93 Aulnay-sous-Bois
01 48 32 47 06
Mise en scène : Alain Batis
Avec : Lætitia Poulalion
Création lumières : Jean-Louis Martineau
Création costumes : Jean-Bernard Scotto
Décor : Sandrine Lamblin
Régie lumières : Nicolas Gros
Régie son : Émilie Tramier
Le Ring • 13, rue Louis-Pasteur • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 27 02 03
Du 8 au 31 juillet 2010 à 16 h 30, relâche le 24 juillet 2010
Durée : 1 h 25
14 € | 10 €




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