En direct d’Avignon
Une bonne paire de claques !
Ils ont ébloui l’an passé avec « Rhinocéros ». Les Coréens reviennent cette année au Théâtre des Halles avec deux spectacles. L’Ionesco, repris, et « Pansori *-Brecht », une époustouflante variation chantée d’après « la Bonne Âme du Se-tchouan ». Où le théâtre épique à la coréenne assène une bonne paire de claques à qui veut apprendre ce qu’est jouer, mais alors « jouer ».
« Pansori Brecht Sacheon-ga » | © Dohee
Pour tous ceux qui se disent : coréen, pansori, alerte, me voilà embarqué pour cinq heures de lenteur surtitrée… n’ayez crainte, Mme Lee Ja-ram prévient : elle a bien entendu adapté le spectacle aux contraintes du Off. Il durera une heure, et les références seront finement transposées à notre horizon… étroit, ce qu’elle ne dit pas, par bienveillance. La bienveillance est peut-être d’ailleurs la première qualité de ce précieux spectacle. Accompagnés du début à la fin par des apartés pédagogiques, sorte de distanciation à la coréenne, et aidés par la chaleur et la générosité totale des musiciens et de la comédienne, le pansori et Brecht semblent quasi familiers.
Les efforts de transposition – la pauvre vendeuse de tabac dans la pièce originale est devenue gérante d’un petit restaurant asiatique ; il sera fait mention ici ou là du pont d’Avignon et de la place de l’Horloge, de certains grands groupes capitalistes contemporains… – actualisent sans la trahir cette interrogation philosophique sur la providence et la religion. Le spectacle décontextualise intelligemment Brecht et sa fâcheuse tendance à faire très vite « daté ». Resserrée en une heure, la fable garde les principaux versants critiques : la prostituée Shan Té, récompensée par les dieux pour les avoir hébergés, reçoit de quoi s’acheter un restaurant. Trop bonne, magnanime ou faible, elle ne parvient pas à refuser l’hospitalité à qui la demande, accueille les mendiants qui se présentent et reçoit avec la même affabilité les factures qu’on lui tend. Elle sombre. Elle se fait alors passer pour son cousin imaginaire, se glisse dans la peau d’un homme d’affaires redoutable et cesse d’appliquer ses principes moraux, face à la malice que sont contraints de déployer les miséreux. Point d’exhortation morale, donc, ni d’enseignement univoque, Brecht explore les ressort de l’homme.
Une séquence extrêmement belle et codifiée
Lee Ja-ram, la chanteuse, vêtue d’une veste verte et d’une chemise blanche à jabot, serrée à la taille par un jupe accordée à la veste, agite un éventail en guise de baguette ou de métronome. Chacun de ses gestes millimétrés participe d’une séquence extrêmement belle et codifiée, où se mêlent le mime, le chant, la danse et la parole, close par un hochement de tête et une immobilisation fugace. Le chant, complexe lui aussi, guttural et fort éloigné des sonorités de l’opéra occidental, beaucoup plus expressif, laisse place à quelques morceaux de bravoure hypnotiques. La rigueur, l’intelligence, la générosité de ce spectacle, à l’instar de celui présenté plus tôt le matin, dans la grande salle du Théâtre des Halles – Rhinocéros – inspire une salutaire leçon d’humilité. Il ne serait pas superflu de s’en inspirer. ¶
Cédric Enjalbert
Les Trois Coups
* Le pansori est l’art coréen du récit chanté, accompagné au tambour. Il est particulièrement caractéristique de la musique coréenne, par la difficulté de sa technique vocale, son rythme et ses mélodies. Pansori signifie « chant du marché, du lieu public » (pan : le marché, la place publique, et sori : chant ou bruit.
Pansori Brecht Sacheon-ga, d’après Bertolt Brecht
Adaptation : Lee Ja-ram
Mise en scène : In Woo-nam
Avec : Lee Ja-ram, Lee Seung-hee, Kim So-jin, Jang Huyck-joe, Song Joon-hwa, Lee Hyang-ha, Shin Seung-tae ; Kim Sol-ji, Jang Tae-soon, Nam Kwan-woo, Kim Yong-ho, Kim So-eun
Musique : Pierre-Jules Billon
Costumes : Nina Benslimane
Lumières : Fabien Leforgeais
Théâtre des Halles • rue du Roi-René • 84000 Avignon
Du 8 au 29 juillet 2011, à 16 h 30, relâche le 17 juillet 2011
Réservations : 04 32 76 24 51
http://www.theatredeshalles.com/
Durée : 1 h 30
Prix des places : 22 € | 15 €
Spectacle en coréen surtitré en français par Han Yumi et Hervé Péjaudier, le texte intégral a paru sous le titre le Dit de Sichuan aux éditions Imago.




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