En direct d’Avignon
« Kristin », film éphémère
Délocalisé pour l’occasion à la Scène nationale de Cavaillon, ce très beau spectacle est une variation sur « Mademoiselle Julie » de Strinberg. Le personnage de la servante, Kristin, filmé sous tous les angles, devient le centre de la pièce et focalise les regards.
« Kristin » | © Stephen Cummiskey
C’est à une expérience tout à fait inédite que nous convient les metteurs en scène britanniques Katie Mitchell et Leo Warner, qui ont travaillé en collaboration avec les comédiens de la Schaubühne de Berlin. On en a une idée en découvrant le plateau du Théâtre de Cavaillon presque aussi surchargé de matériel qu’un plateau de cinéma. Leur idée : s’emparer de l’intrigue de l’œuvre fameuse de Strinberg en décentrant l’attention du spectateur. Tout sera vu par le regard de Kristin, la bonne, dont les moindres gestes et les moindres réactions sont scrutés par des caméras. La jeune servante assistera, en une soirée et une nuit, au flirt poussé entre son fiancé Jean, employé comme valet, et Julie, la jeune fille de la maison.
La rencontre du vidéaste Leo Warner a été un tournant décisif dans la carrière de Katie Mitchell. On peut parler de « théâtre filmé » pour caractériser le travail des deux artistes. Des caméras mobiles sont en effet présentes sur le plateau, déplacées au fur et à mesure par une équipe de techniciens. Le spectateur voit le film se tourner sous ses yeux, et les séquences s’enchaîner en temps réel sur l’écran géant placé au-dessus de la scène (sur lequel, comme au cinéma, s’affichent aussi les sous-titres). Les comédiens, équipés de micros, se relaient en outre dans une petite cabine consacrée aux voix off. Le dispositif est complété par un travail de bruitage, lui aussi réalisé en direct.
Un effet de réel saisissant
Le résultat est assez confondant. Le plus étonnant, ici, c’est peut-être la qualité des images produites par les caméras de Leo Warner. La reconstitution dans les moindres détails d’un intérieur du xixe siècle produit un effet de réel saisissant. On partage véritablement pendant plus d’une heure l’intimité d’une jeune servante de l’époque occupée à ses tâches domestiques (à commencer par la fameuse scène de la cuisson des rognons qui ouvre la pièce). On pourrait aller jusqu’à dire que le naturalisme recherché par Strinberg trouve par ce procédé une forme d’accomplissement. Tout aussi surprenant : à aucun moment cet effet de réel n’est menacé par la présence des caméras. Le spectateur voit à chaque instant comment l’illusion est produite, mais continue à y adhérer.
Pour que ce film éphémère, tourné à nouveau chaque soir, se déroule en continu, une coordination parfaite de tous les participants est requise. Acteurs, techniciens, bruiteurs, musicienne (une violoncelliste est présente sur scène) : tous travaillent de façon synchronisée, en un ballet incessant, avec une précision dans les enchaînements qui laisse pantois. Le jeu des trois comédiens principaux, lui aussi, doit être d’une précision sans faille, car il est plus cinématographique que théâtral. Les nombreux gros plans (souvent tournés au bord du plateau) captent le moindre regard, le moindre mouvement du visage… Leur rôle est d’autant plus important que les dialogues sont peu nombreux. Même si la voix off permet de capter une partie de ses pensées, le personnage de Kristin est presque muet.
Un émouvant portrait de jeune fille
La pièce ne se limite pas à être le making of d’un film. Au-delà de la prouesse technologique, elle dégage une vraie poésie, en saisissant sur le vif la solitude et la détresse d’une jeune fille trompée par le garçon qu’elle aime. Cet émouvant portrait est rendu possible par la comédienne Jule Böwe, tellement criante de vérité qu’on n’en imaginerait aucune autre à sa place. Comme dans l’œuvre originelle, elle quitte rarement sa cuisine, lieu principal de l’action, d’où elle peut observer ou entendre les autres personnages. Les scènes cruciales de la pièce de Strinberg sont ainsi observées par une porte entrebaîllée, ou entendues de loin. (Ce qui permet au spectateur de suivre l’histoire même s’il n’est pas familier du texte – dont Katie Mitchell, qui a réalisé l’adaptation, a conservé environ un tiers.) Des panneaux coulissants nous font passer de la cuisine à la chambre de Kristin, saisissent l’héroïne dans son intimité, avec pudeur.
Cette nuit de la Saint-Jean qui finira en drame, ainsi restituée, est un beau moment de théâtre, qui scelle avec bonheur l’alliance de la scène et de l’image. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
Kristin, d’après Mademoiselle Julie, de Strinberg
Une version de Katie Mitchell, traduite par Maja Zade
Mise en scène : Katie Mitchell, Leo Warner
Avec : Jule Böwe, Tilman Strauss, Luise Wolfram, Cathlen Gawlich
Assistant à la mise en scène : Stefan Nagel
Dramaturgie : Maja Zade
Scénographie et costumes : Alex Eales
Musique : Paul Clark
Lumière : Philip Gladwell
Son : Gareth Fry, Adrienne Quartly
Assistant vidéo : Jonathan Lyle
Caméras : Stefan Kessissoglou, Krzysztof Honowski
Bruitage : Maria Aschauer, Lisa Guth
Violoncelle : Chloe Miller
Scène nationale de Cavaillon
Réservations : 04 90 14 14 14
Le 22 juillet 2011 à 22 heures, le 23 juillet 2011 à 17 heures et à 22 heures, le 24 juillet 2011 à 17 heures
Durée : 1 h 15
27 € | 21 € | 13 €




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