En direct d’Avignon
Une histoire qui n’a pas vraiment lieu
Cet été, à Avignon, on joue Lagarce à tous les coins de rue, ou presque. Les amateurs s’en féliciteront. Mais ils oublieront vite cette mise en scène qui passe à côté de l’essentiel.
« Histoire d’amour (derniers chapitres) »
Le succès de Jean-Luc Lagarce ne se dément pas durant ce Festival, aussi bien dans le « In » [Ébauche d’un portrait] que dans le Off [les Règles du savoir-vivre dans la société moderne]. Au total, pas moins de huit spectacles consacrés à l’écrivain qui, disparu en 1995, est plus que jamais l’auteur français le plus joué dans nos théâtres. Certains d’ailleurs font doublon. Ce n’est pas le cas de celui-ci, puisque Histoire d’amour (derniers chapitres) est une pièce peu souvent jouée. C’est sans doute ce qui a donné l’idée à Jean-Laurent Bourel, pour sa première mise en scène, de s’y attaquer.
Dans ce court texte de 1990, à l’écriture déroutante, se trouvent condensés beaucoup de thèmes chers à l’auteur : l’amitié amoureuse, la séparation, la solitude, la maladie. Il y est question d’un jeune homme (« le premier homme ») qui a écrit une pièce de théâtre autobiographique et qui la fait lire à ses deux amis, un homme (« le deuxième homme ») et une femme. Un peu comme dans Derniers remords avant l’oubli, l’histoire est celle d’une vie commune à trois qui tourne mal. Le jeune homme s’est senti trahi par la liaison des deux autres. Il se retire pour écrire. La femme voyage, le deuxième homme devient architecte…
On ne comprend pas
La pièce, assez expérimentale, n’est pas très facile d’accès : les personnages parlent de personnages qui sont en fait eux-mêmes. Comme c’est leur propre histoire qui se trouve racontée, ils emploient tantôt la première, tantôt la troisième personne, et leur identité reste floue, presque abstraite. Voilà bien le problème : la mise en scène de Jean-Laurent Bourel ne contribue pas à rendre la situation intelligible. Bien sûr, il y a une machine à écrire, puisque ce « premier homme », « raconter des histoires, c’est son métier ». Bien sûr, les deux autres ont dans le prologue le texte en main. Mais qui sont-ils les uns par rapport aux autres ? On ne le comprend pas.
Le sujet de Lagarce, c’est précisément l’énigme des rapports entre les êtres. Approcher cette énigme suppose d’être à l’écoute des non-dits du texte, de son rythme propre, de sa poésie. Nécessite une qualité de silence. Or ce texte subtil, plein de recoins, le spectateur n’a pas le temps de l’entendre, encore moins de l’apprécier, car il est débité par les comédiens sur un ton uniformément enjoué, et bien trop vite. Choix pour le moins malheureux qui, au lieu de rendre l’œuvre plus accessible et plus facile à suivre (on suppose que c’était le but visé), ne fait que la vider de sa substance, de son étrangeté, de son mystère. Dès lors, le spectateur n’en voit plus l’intérêt et reste étranger ce qui se passe. La déchirure de la séparation, le passage du temps, le poids de la solitude, tout disparaît. Même la mort de l’écrivain n’a pas l’air d’émouvoir beaucoup les deux autres !
Pour le reste, le metteur en scène pouvait s’appuyer sur une production sérieuse. Le décor a un côté chic, la bande sonore est de qualité, les costumes sont beaux. Mais ce côté esthétisant ne change rien, et il n’est pas sûr du tout qu’il soit dans l’esprit de Lagarce. Pour ne rien arranger, Jean-Laurent Bourel a la fausse bonne idée de faire se changer les comédiens à vue, ce qui a déjà été fait environ dix mille fois. Moralité : quand on est metteur en scène, il vaudrait tout de même mieux essayer de ne pas faire comme tout le monde. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
Histoire d’amour (derniers chapitres), de Jean-Luc Lagarce
Texte disponible aux éditions Les Solitaires intempestifs
Mise en scène : Jean-Laurent Bourel
Avec : Claire Gable, Karim Oyarzabal, Sébastien de Monbrison
Lumières : Mikaël Oliveiro
Costumes : Eléna Andréevna
Le Petit Louvre, salle Van-Gogh • 23, rue Saint-Agricol • 84000 Avignon
Réservations : 04 32 76 02 79
http://petitlouvre.com/index.php/programme
Du 8 juillet au 27 juillet 2011 à 22 h 50
Durée : 1 heure
15 € | 10 €




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