« Je ne devrais pas donner d’interview ! »
Florian Zeller n’est pas en promotion, il a le vent en poupe. Écrivain et dramaturge prodigues, il est dans l’air du temps ! Ce personnage romanesque fréquente les théâtres privés, les plateaux télé, la gente parisienne et draine un public d’inconditionnels. Il vient d’enchaîner deux pièces avec succès : « la Mère » (qui ne nous a pas convaincus personnellement) et « la Vérité ».
Avec son allure aérienne en baskets chics, le cheveu d’or broussailleux, enveloppé dans un polo pied-de-poule gris-noir, la mine ombrageuse, c’est au Théâtre Montparnasse que nous nous rencontrons pour un bout de conversation tonique…
Les Trois Coups. — Déjà professeur de littérature à Sciences-Po
à l’âge de 22 ans, comment a débuté cette passion pour l’écriture ?
Florian Zeller. — Je n’ai pas de souvenirs littéraires forts. Alors que j’étais enfant, j’étais dans une famille où il n’y avait pas de livres. C’est plutôt à l’adolescence que j’ai eu mon premier geste d’écriture : ma première pièce, Il faudra bien lui dire non, mais c’était très mauvais.
Les Trois Coups. — Après un passage remarqué en littérature (la Fascination du pire, prix Interallié 2004, et Julien Parme en 2006), vous vous consacrez soudain à la dramaturgie. Pourquoi ?
Florian
Zeller. — Ce n’est pas une désertion à proprement dit de l’écriture romanesque. Je prépare d’ailleurs un livre qui sortira probablement en septembre, la Jouissance. Mes
livres anciens appartiennent déjà à une préhistoire qui n’a plus de rapport avec mes rêveries ou mes préoccupations d’aujourd’hui. De toute manière, je n’avais pas envie de sortir de livres. Ce
que j’aime dans le théâtre, c’est être derrière. Cela me convient davantage, car il est possible de ne pas apparaître. L’écran des acteurs, celui de la disparition, permet de ne pas avoir à
faire acte d’existence. Au contraire, la publication et la promotion littéraires me sont désagréables, elles abîment le désir d’écrire, l’écriture et la sérénité. Quand on sort un livre, on
appartient aux autres pendant un certain temps. C’est une agitation astreignante. De toute manière, je n’ai pas réussi à échapper à cela par manque de légèreté. D’ailleurs, je ne suis pas en
promotion, je ne devrais pas donner d’interview !
Les Trois Coups. — Après une pièce grave, la Mère, vous composez un vaudeville effervescent, la Vérité. À propos de légèreté, quel est votre sentiment sur ce type de pièce, et la légèreté des êtres en général ?
Florian
Zeller. — À propos de la Vérité, vaudeville est un mot que j’aime bien, il entraîne une grande exigence dans l’écriture. Il faut séduire les gens sans être pris
au sérieux et, en même temps, il faut toucher le public à l’endroit le plus fort. Concernant la légèreté de l’être, je pense que c’est une question de tempérament ou de chimie, en quelque sorte
de structure psychique et pas tellement de volonté, ni de combat. Il y a des gens qui sont disposés pour la joie et la légèreté. J’ai un ami qui est comme ça, et je vois bien à quel moment il
est moins présent. Finalement, je constate à quel point c’est une capacité supérieure de pouvoir déserter tout ça, ou une lacune parfois.
Les Trois Coups. — Bien que cela soit omniprésent dans votre univers, vous portez un regard décalé, amer et mélancolique sur la sexualité amoureuse. Qu’en est-il vraiment de votre cœur et de ce rapport intime à la chair ?
Florian
Zeller. — C’est une réalité intermittente, donc contradictoire. C’est vrai, on m’a reproché cette froideur que je dégage dans mes romans, mais qui reflète la contradiction du désir.
Je crois à la liberté, mais aussi à la contrariété. Mon rapport à la chair est libre mais contradictoire. Dans la prédominance d’un fonctionnement mental, cette froideur est le produit de la
liberté et de la contrariété. Cela n’a rien à voir, bien sûr, et c’est juste un parallèle. Mais le vrai truc, c’est que j’ai une aversion pour les interviews, cela me rend de mauvaise humeur
car je suis paranoïaque. Je n’ai pas envie d’apparaître, que l’on parle de moi, cela me met dans une situation de retrait, car cela me déplaît qu’on écrive sur moi. À cet égard, je vous ai dit
oui, mais… « Voulez-vous une tasse de thé ? » Vous voyez, je suis dans le retrait.
Les Trois Coups. — Vos textes sont clairs, rien d’emphatique : des phrases courtes métaphoriques qui foisonnent d’éléments indicibles. Quel regard portez-vous sur votre plume ?
Florian
Zeller. — En fait, ce qui me plaît, c’est de travailler un matériau commun comme la phrase dénudée, sans prétention à exister ou à être applaudi. En cherchant dans les coulisses de
l’anodin, en des moments où se cherche et se joue l’être. C’est d’ailleurs très délicat de parler de son écriture ou de soi à quelqu’un qui pose une question sans nuances. Vous voyez, il y a
des moments où je travaille, où je suis là, et des moments où je suis ailleurs. J’ai décidé de me laisser cette possibilité-là, même si cela passe parfois pour de l’impolitesse. Finalement,
j’aime assez les bouteilles à la mer, on est là ou pas…
Les Trois Coups. — Avez-vous des projets de cinéma, de mise en scène ?
Florian
Zeller. — Bien que je sois très cinéphile, non ! Je n’aimerais pas écrire ou coécrire un scénario pour que quelqu’un d’autre le réalise à ma place. C’est un peu semblable avec la
mise en scène, mais cela dépend des histoires, des êtres et des relations, bien sûr. Pour la Mère, je suis parti avec Martial Di Fonzo Bo, car cet Argentin est un des plus
grands metteurs en scène de notre génération. Vous savez la pièce que vous… Martial est très lié à Catherine Hiegel, ils avaient travaillé ensemble à la Comédie-Française. J’avais envie de
regarder faire ce garçon, en m’octroyant ce luxe pour m’enrichir de ses origines, de son histoire et me nourrir de lui comme on dévore la vie des autres.
Pour la Vérité, c’est Arditi qui a pensé à Patrice Kerbrat, ayant eu avec lui de bons rapports avec Art de Yasmina Reza. Voulant retenter l’aventure, et comme j’étais content que ce soit Arditi, je l’ai laissé choisir. En mise en scène, je peux être présent, insupportable, ou très distant comme avec Arditi dans la Vérité, où je me suis éloigné dans une sorte de légèreté supplémentaire. Il est vrai que le processus par lequel un spectacle apparaît est une épopée passionnante, intense. Par contre, il est difficile de le vivre quand on n’a pas les moyens d’intervenir, ou quand on assiste aux choses qui se perdent ou se dégradent. C’est particulièrement éprouvant. En même temps, c’est un processus formidable, pour le metteur en scène et l’acteur, de participer à la mise en œuvre d’un spectacle par l’envers du décor et par la préhistoire du montage. Ce sont des moments de vie très puissants, les répétitions étant un condensé supérieur de la vie.
Les Trois Coups. — Pourquoi vous produisez-vous uniquement dans des théâtres privés ?
Florian
Zeller. — Pour monter des pièces, c’est assez difficile de transgresser la frontière entre les théâtres publics et privés, qui sont des territoires séparés. Ce n’est pas comme dans la
musique, plus internationale, car en théâtre les gens circulent moins. Il y a un côté périlleux à s’aventurer chez l’autre pour des raisons stupides, telles que les intérêts des uns et des
autres, le goût du public, le snobisme parfois. Le prix des places est plus élevé dans le privé, mais les acteurs sont mieux payés. Ils frayent aussi avec la notoriété et les spectateurs des
théâtres publics n’aiment pas cela. Catherine Hiegel, par exemple, n’avait jamais travaillé dans le privé avant de jouer la Mère. Je sais que vous l’adorez…
Les Trois Coups. — « Vous êtes sûr que vous n’êtes pas rancunier ? »
Florian Zeller. — Si, très !
Les Trois Coups. — Pourriez-vous faire de moi une figure littéraire en quelques phrases ?
Florian
Zeller. — Vous prenez le risque d’être violentée !
Eh bien, je vous observe… Ce que je trouve absolument étonnant chez vous, c’est la conjonction d’un volcanisme excessif conjointement à une certaine sagesse qui vous donne la possibilité d’être sereine et sans animosité. C’est très curieux. Bizarrement, vous êtes au bon endroit pour laisser passer les choses et les êtres sans vous formaliser. Vous arrivez même à vous mettre au rythme des autres tout en restant « borderline ». Il y a de la modération chez vous et en même temps une connexion avec le déraisonnable qui semble vous échapper. Bien que vous rassuriez, vous pouvez aussi faire peur, vous êtes dans la contradiction. Comme tout à l’heure, par exemple, où vous avez été très désagréable à propos de votre sentiment sur la Mère. Vous allez très loin ! Les gens comme vous possèdent une forme de surdité. Vous m’avez dit que je suis trop jeune pour écrire sur les femmes.
Les Trois Coups. — Non, je n’ai pas dit sur les femmes, j’ai dit sur les mères !
Florian Zeller. — Bon, je ne suis pas susceptible, mais vous auriez pu dire : je n’ai pas aimé le spectacle, et ce n’est pas grave ! Ce qui m’énerve, c’est qu’il n’y a pas de frontière entre vous et le reste du monde. En fait, vous avez l’impression de voir, mais vous ne voyez pas vos angles morts. D’ailleurs, c’est vous qui n’avez pas su voir le spectacle, ce n’est pas le spectacle qui n’a pas existé !
Les Trois Coups. — Bon, bon, un livre à lire absolument ?
Florian
Zeller. — Il y a plein de livres, mais il y a un livre sur lequel je reviens souvent, c’est l’Odyssée, d’Homère. J’adore la poésie méditerranéenne et le tragique solaire, je
trouve que ça nourrit beaucoup. J’adore l’histoire de ce héros nostalgique. C’est le plus grand de tous, car il veut juste rentrer chez lui. J’aime particulièrement le chant V où Ulysse
est pris en otage par Calypso, déesse de la sensualité, de l’amour. En échange de la vie éternelle, elle lui propose de rester auprès d’elle. Pourtant, il ne se passe pas un jour sans qu’il ne
regarde la mer, l’horizon et qu’il ne pense à sa femme Pénélope et à repartir au pays d’Ithaque. Il préfère le retour à l’aventure, le connu à l’inconnu. C’est la tragédie de l’homme
nostalgique.
Les Trois Coups. — Auriez-vous une phrase qui vous porte ?
Florian Zeller. — Oui, j’en ai une, de ce matin, elle ne me porte pas très loin, mais elle porte quelque chose de fort : « Le courage n’est pas l’inverse de la peur, mais son prolongement victorieux ». C’est tellement vrai : on n’est pas courageux parce que l’on n’a pas peur, mais en éprouvant cette peur, on la domine et on la vainc. ¶
Recueilli par
Praskova Praskovaa
Les Trois Coups
Voir la critique d’Elle t’attend par Olivier Pansieri pour les Trois Coups
La Vérité, de Florian Zeller
Mise en scène : Patrice Kerbrat
Avec Pierre Arditi, Fanny Cottençon, Patrice Kerbrat, Christiane Millet
Décor : Édouard Laug
Lumières : Laurent Béal
Son : Michel Winogradoff
Théâtre Montparnasse • 31, rue de la Gaîté • 75014 Paris
Métro : Gaîté (ligne 13), Edgar-Quinet (ligne 6), Montparnasse (lignes 4, 6, 12, 13)
Bus : lignes 28, 48, 58, 82, 86, 89, 91, 92, 94, 95, 96
Du mardi au samedi à 21 heures, matinées samedi à 18 heures et dimanche à 15 h 30 (à compter du 1er mai la matinée du dimanche est supprimée)
Location 28 jours à l’avance au 01 43 22 77 74
Durée du spectacle : 1 h 40
Prix des places 52 € | 48 € | 35 € | 18 €
Formule dîner-spectacle : 62 €




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