Inépuisables contes
Les contes sont inépuisables, et multiples leurs significations. Plusieurs spectacles du Festival de Charleville-Mézières l’illustrent, avec plus ou moins de bonheur. « Le Petit Chaperon rouge », le non moins « Petit Poucet », ou encore « Robin des bois »… Contes populaires, personnages romanesques ou création contemporaine sont programmés à Charleville.
© Cie Punchisnotdead
Un « Petit Chaperon » complètement « uf »
Le Petit Chaperon rouge n’a rien d’innocent : conte d’initiation sexuelle pour jeunes filles, il les met en garde contre le mâle, tente de les en délivrer, et les prépare à être de bonnes mères et de bonnes épouses. La version que nous en offre Jean-Claude Grumberg (Grand Prix de l’Académie-Française et bardé de molières) quitte le champ de la psyché personnelle pour investir celui de la conscience collective. Dans le Petit Chaperon Uf, le loup de l’histoire n’est plus le mâle inquiétant, mais l’humain investi d’une autorité policière au service de lois iniques. Ayant franchi les fourches caudines d’un portique de sécurité, surveillé par deux maîtres instructeurs à l’humeur austère, le public pénètre dans un espace concentrationnaire truffé d’interdits. Il pourrait s’attendre à un spectacle sur les dérives sécuritaires actuelles, à l’école ou ailleurs, mais la Compagnie Punchisnotdead ne le mène pas sur ce terrain. Le « kapo-ral » Wolf, en uniforme, intercepte le Chaperon aux cheveux en pétard, lui demande ses papiers, découvre qu’elle est une Uf (et non une Ouf) et donc soumise à des interdits supplémentaires. Seul le capuchon jaune lui est autorisé pour que les « non-Ufs » la reconnaissent, le beurre (et donc les galettes) interdit. Et des travers de nature sont associés à cette « engeance » : « sales », « trafiquants », « voleurs »… Cet ordre social, dont la devise est Nature, Loi, Patrie, Respect, rappelle quelque chose.
Mêlant musique, chanson, muppet à vue, gaine en castelet, vidéo, animation, Cyril Bourgeois et Philippe Orivel amusent, inquiètent, investissent toute la salle, s’invitent dans le public… Ils mettent au jour les mécanismes de stigmatisation d’une catégorie de population, les Ufs, derrière lesquels se profilent les victimes de la Shoah. Jean-Claude Grumberg, dont le père et le grand-père sont morts à Auschwitz, fait là une œuvre de mémoire qui se veut mise en garde pour l’avenir. Dans un spectacle si talentueux, il est presque dommage que l’auteur ne fasse qu’évoquer – comme un lapsus – la haine de l’autre qui, si elle est moins tragique que celle qui a provoqué la Shoah, est tout autant actuelle.
© J.-M. Lobbe
Un « Petit Poucet » urbain
Bled, écrit et mis en scène pour le Théâtre de Sartrouville, n’est donné que deux fois au Festival – à guichets fermés ! – au Théâtre de l’Institut-de-la-Marionnette (TIM). Son auteur, le Québécois Daniel Danis, créateur et jongleur de mots, livre un texte poétique, truffé de déplacements de sens, de métaphores et d’onomatopées, proche du slam et du rap, en abusant parfois de la formule. Bled est un adolescent buissonnier, cadet d’une famille de sept enfants, qui « marche la terre » pour rechercher une demeure définitive et sortir sa famille de « sans-logique » de la misère. Suivent de nombreuses péripéties, dont de terrifiantes rencontres avec le monstrueux bûcheron Shed. Vincent Nadal (Bled) et Antonin Lebrun (Shed), deux anciens élèves de l’ESNAM, évoluent sur un disque en rotation, dans une mise en scène à la longue un peu répétitive. Sur ce disque géant, un paravent aux multiples fenêtres s’ouvre et se ferme, laissant apparaître des marionnettes-troncs, montées sur ressort. Théâtre d’objets, Bled interroge les pauvretés modernes et pointe l’absurdité d’une société qui exclut et produit plus qu’elle ne peut consommer. Danis souligne aussi la dimension initiatique du conte : cette quête permettra à Bled de découvrir son « pleurnicœur » et le pouvoir caché dans son « lacrymaire ». Le dialogue entre Vincent Nadal et son cœur, objet palpitant sous nos yeux, est un véritable enchantement.
Une enclave alsacienne au cœur des Ardennes
Du 18 au 21 septembre 2009, la Puppetstub (« maison de famille douillette et animée », en alsacien) est un espace dédié à la jeune création d’Alsace-Lorraine, avec deux fois plus de compagnies qu’en 2006, sa première édition. Les compagnies les plus expérimentées y « parrainent » de plus jeunes. Cette Puppetstub, installée au Forum, présente une douzaine de spectacles, dont cinq créations, des « impromptus », des rencontres et une exposition-spectacle.
© Bart Kootstra
La Compagnie Tohu-Bohu a investi son jardin. Dans une yourte, Gilbert Meyer conte des histoires d’Ickbina Moyo, en manipulant des artas (tablette de narration). Mais la compagnie présente surtout Robin des bois, une création 2009 (qui existe aussi en alsacien et allemand). L’histoire est connue. Elle prend avec Marie Wacker et Gilbert Meyer, en résidence dans la communauté Emmaüs de Strasbourg, des accents altermondialistes. Malgré quelques calembours faciles, cette histoire divertissante s’inscrit dans la lignée des chansons de geste et puise à toutes les sources – théâtre, romans, films ou téléfilms – passées et à venir. Elle introduit quelques personnages, comme Zohra la Rouge, une communiste martiniquaise venue de Hongrie. Les marionnettes à tringle, réalisées par le Tchèque Miroslaw Trejknar, ouvrent de grands yeux sur l’actualité. Tout y passe : bonus, parachutes dorés, emprunt d’État et guerre en Afghanistan. Mais toute ressemblance avec le Bling Bling King qui a usurpé le trône de Richard Cœur de Lion (mais à tête d’âne) ne serait que fortuite.
© Cie Fois rien
Autre création 2009 à la Puppetstub, le Matic et Mardouki de la Compagnie Fois rien. Cette companie est née de la rencontre en 2001 de Nicolas Grunenwald et de Julien Kowaltschek. Le premier crée ses personnages avec des matériaux bruts, tels que du bois, des os, des clous. Le second, lui, récupère du plastique. Aidés pour la mise en scène par Quentin Lemaire, ils interrogent avec le conte Matic et Mardouki les origines de la guerre. Après une excursion dans la montagne, la petite et plastique Matic découvre la ville du jeune Mardouki, hantée par la peur de l’autre et ravagée par une guerre de voisinage, dont l’origine se perd dans la nuit des temps. À force d’enquête, auprès du vieux Bouzaki, du chef de la ville, de la maîtresse… ils vont trouver et la cause et la solution du conflit. Les marionnettes à tige sont animées sur un plateau tournant, permettant des changements de scène et d’échelle… Ce travail créatif et ingénieux est présenté dans une salle disproportionnée qui le rend presque illisible, et parfois inaudible : un espace plus intimiste serait plus approprié. Plus regrettable encore en est le contenu narratif : la cause du conflit entre les deux villages voisins est imputable à un troisième, ce qui ne fait que déplacer le problème vers une cause primordiale, une sorte de péché originel qui se perpétue. Alors qu’il aurait été si pertinent de pointer les tensions interpersonnelles qui nourrissent les conflits de groupe. Loin de là, les relations entre les habitants d’un même village sont naïvement pacifistes.
« Compléments d’objets »
La Bande passante présente avec Compléments d’objets une exposition-spectacle de machines sonores, déjantée ou « foutage-de-gueule » selon les goûts. Benoît Faivre y fait plusieurs démonstrations des inventions d’Érick Vadrok, un chercheur-garagiste à Hussigny-Dodbrange, en Lorraine, arrivé en France après la guerre et le « Yalta des cerveaux ». Fondateur de la mnémologie, cette science qui étudie la mémoire inscrite dans la matière, il a mis au point des lecteurs de gonds d’armoire qui révèlent des secrets d’alcôve, de clés de voitures crashées, de capsules de bière ou de noyaux d’olives de pizza. À réserver à ceux qui s’intéressent déjà à la mémoire de l’eau…
Une star faussement accessible
Beaucoup plus sérieuse (trop ?) est l’exposition « Graig et la Marionnette ». Après Avignon 2009, où elle a été créée pour la maison Jean-Vilar, elle arrive au musée de l’Ardenne et dans la vitrine du Conseil général, de part et d’autre de la place Ducale. Les deux commissaires, Patrick Le Bœuf (de la Bibliothèque nationale de France) et Évelyne Lecucq (de l’Association nationale des théâtres de marionnettes et des arts associés) ont voulu montrer à travers des pièces remarquables l’apport du marionnettiste anglais. Partisan d’un théâtre épuré nourri d’apports du monde entier, précurseur des « sur-marionnettes », pédagogue, auteur de Drama for Fools inspirées de l’Antiquité, Graig marque son époque et ses successeurs. En complément de l’expo, au musée, Narguess Majd et Alain Lecucq de Papierthéâtre jouent des Drama for Fools et des élèves de l’ESNAM mettent en jeu des textes de Graig. Quelques regrets : cette exposition ne situe pas Graig dans une histoire de la marionnette qui aurait montré en quoi il est novateur, justifiant sa riche postérité ; elle considère pour acquis par le public des connaissances techniques ou scénographiques ; fractionnée en deux lieux, elle perd un peu de sa lisibilité. Mais la pédagogie est un art difficile… ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Festival mondial des théâtres de marionnettes
BP 249 • 08103 Charleville-Mezières cedex
03 24 59 94 94 | télécopie : 03 24 56 05 10
Le Petit Chaperon Uf, de Jean-Claude Grumberg
Compagnie Punchisnotdead • Association Art en gaine • 14, rue Notre-Dame • 76200 Dieppe
06 80 07 53 46
Conception : Cyril Bourgois
Dramaturgie : Maud Hufnagel
Direction d’acteur : Stéphanie Farison
Direction des marionnettes : Brice Coupey
Jeu : Boualeme Ben Gueddach, Cyril Bourgois (marionnettiste), Philippe Orivel
Marionnettes : Paulo Duarte
Costumes : Aurore Thibout
Vidéo : Florence Brochoire, Dimitri Darul, Sébastien Thévenet
Musique : Uriel Barthelemi, Philippe Orivel
Lumière, régie : Boualeme ben Gueddach
Administratrice : Isabelle Dewintre
Salle Mozart • 08100 Charleville-Mézières
Vendredi 18 septembre 2009, à 19 heures ; samedi 19 septembre 2009, à 15 heures et 19 heures
Durée : 1 h 10
14 € | 8 €
Texte aux éditions Heyoka Jeunesse, Actes Sud Papiers
Photo : © Compagnie Punchisnotdead
Bled, de Daniel Danis
Mise en scène : Daniel Danis
Jeu : Antonin Lebrun (Shed), Vincent Nadal (Bled)
Environnement sonore et programmation : Jean-Michel Dumas
Régie : Louis Perennou
Théâtre de l’Institut-de-la-Marionnette • 7, place Winston-Churchill • 08100 Charleville-Mézières
Samedi 19 septembre 2009, à 14 heures et 18 heures
Durée : 1 heure
14 € | 8 €
Texte aux éditions L’Arche éditeur, 2008
Photo : © J.-M. Lobbe
Robin des bois, de Gilbert Meyer
Compagnie Tohu-Bohu • 17, rue des Foulons • 67200 Strasbourg
03 88 28 20 00 | télécopie : 03 88 28 21 60
Mise en scène : Gilbert Meyer
Assistance à la mise en scène : Laura Sillanpää
Comédiens marionnettistes : Gilbert Meyer, Marie Wacker
Regard extérieur et mise en scène : François Small
Conseillers : Jeff Begnignus (chant et musique), Michelle Gauraz (manipulation), Renate Pook (mouvement et danse, version allemande)
Marionnettes : Miroslaw Trejknar
Peinture des marionnettes : Michelle Gauraz
Décor et costumes : Kim Eun-young
Costumière : Morwena Coadou
Jardin du forum • 18, avenue Jean-Jaurès • 08100 Charleville-Mézières
Réservations : 06 86 77 50 74 ou 06 63 08 86 68 ou www.puppetstub.com
Vendredi 18 septembre 2009 à 17 heures ; samedi 19 septembre 2009 à 10 h 30 et 17 h 30 ; dimanche 20 septembre 2009 à 16 heures et 20 h 30 ; lundi 21 septembre 2009 à 14 heures
Durée : 1 heure
14 € | 8 €
Photo : © Bart Kootstra
Compléments d’objets
Compagnie La Bande passante
http://labandepassante.cie.free.fr
Conception et réalisation : Benoît Faivre, Julien Goetz, Samuel Parmentier, Florent Prévoteaux, Frédéric Simon
Le Forum • 18, avenue Jean-Jaurès • 08100 Charleville-Mézières
Visites « guidées » le samedi 19 septembre et le dimanche 20 septembre 2009 (5,50 €), visite libre et gratuite le lundi 21 septembre 2009
Matic et Mardouki
Compagnie Fois rien
Mise en scène : Quentin Lemaire
Marionnettistes : Nicolas Grunenwald, Julien Kowaltschek
Lumières, régie : Quentin Lemaire
Collaboration artistique : Ismaïl Safwan, Corine Linden (Cie Flash marionnettes)
Le Forum • 18, avenue Jean-Jaurès • 08100 Charleville-Mézières
Samedi 19 septembre 2009, à 20 h 30 ; dimanche 20 septembre 2009, à 11 heures et 14 h 30
Durée : 50 minutes
14 € | 8 €
Photo : © Compagnie Fois rien




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