« Je pars d’un contexte local pour ouvrir
à l’universel »
Serge-Aimé Coulibaly est un chorégraphe et danseur burkinabé. Il y a dix ans, il a créé sa propre compagnie, Faso danse théâtre, à Lille. Aujourd’hui, il vit à Bruxelles et fait l’ouverture de la nouvelle saison de La Rose des vents, le théâtre de Villeneuve-d’Ascq. Hier soir, c’était la dernière de sa pièce dansée, chantée et jouée, « Kohkuma 7° sud ». Une œuvre poétique et politique, à l’image de l’ensemble de sa carrière.
Serge-Aimé Coulibaly
Les Trois Coups. — Que signifie le titre de votre spectacle, Kohkuma 7° sud ?
Serge-Aimé Coulibaly. — « Kohkuma », en dioula, ma langue maternelle, ça veut dire « Parlons de problèmes », mais en swahili, ça veut dire « Nulle part ». J’ai rajouté « 7° sud », parce que j’aime le chiffre « 7 », et que je voulais donner une coordonnée géographique à ma pièce, la placer quelque part dans la nature. Cela symbolise un lieu hors du monde et de l’influence sociale. Un lieu où on peut faire ce qu’on a envie de faire, sans regard, ni jugement. C’est pour cela que les danseurs sont très libres sur scène : ils hurlent, se jettent au sol, jouent entre eux. Et à la fin, ils repartent apaisés. Après la lutte intérieure, une sorte de renaissance.
Les Trois Coups. — Cette lutte métaphorique, c’est un message d’espoir ?
Serge-Aimé Coulibaly. — Donner espoir à la jeunesse africaine, c’est toute ma raison d’être ! Je viens d’un continent où la situation fait que la jeunesse n’a plus confiance en elle-même et pense que l’avenir est ailleurs. Au Burkina-Faso, le président est au pouvoir depuis vingt-quatre ans, par exemple, et il va briguer un nouveau mandat. Il y a comme un fatalisme, parce que c’est devenu un véritable système. Quand une seule personne est au pouvoir, les gens autour deviennent des barons, et c’est un seul clan qui gère tout le pays. Et, du coup, c’est comme si l’espoir t’était interdit. Il faut donc travailler à recréer l’espoir. C’est aussi valable en France, bien sûr.
Les Trois Coups. — Peut-on alors dire que votre œuvre est véritablement politique ?
Serge-Aimé Coulibaly. — Je ne pense pas qu’on puisse faire un travail dans ce monde-là sans que l’aspect politique intervienne, parce que nous sommes dans un monde où tout est régi par le politique. Même nous, pour venir jouer ici, il nous a fallu l’aval du Centre culturel français au Burkina-Faso pour obtenir un visa et venir jouer en France. Si tu vis comme si tu étais à l’écart de la politique, tu te fais des illusions, ce n’est pas possible. On est tous complètement embarqués. Nous avons eu de l’argent de la D.R.A.C. du Nord-Pas-de-Calais, cette année, pour la première fois, alors que notre compagnie existe depuis presque dix ans et est basée à Lille. Pour pouvoir créer, à moins de sortir de l’argent de sa poche, il faut être impliqué dans le politique.
Les Trois Coups. — Dans Kohkuma 7° sud, vous citez Invictus, le poème préféré de Nelson Mandela. Quelle importance a-t-il pour vous ?
Serge-Aimé Coulibaly. — Ce poème Invictus a inspiré des générations et des générations d’hommes, les incitant à avoir de la force là où il n’y en avait plus. L’auteur de ce poème, William Ernest Henley, a écrit « Je suis le capitaine de mon âme », alors qu’il se faisait torturer. Et ça, c’est important pour tout jeune aujourd’hui de savoir qu’il est le maître de son destin. L’idée que ce ne sont pas les autres qui vont te fabriquer, mais que c’est toi qui te fabriques tout seul. Et Mandela, pour moi, c’est l’exemple total de la tolérance dans le monde. On l’a opprimé pendant vingt-sept ans dans quelques mètres carrés, et il s’est juste inspiré de quelques phrases comme ça pour dire « Allez, je vais changer quelque chose ». Et quand j’ai découvert ça, j’ai eu envie de le partager avec le public, en mêlant la danse, la musique, la vidéo et le chant.
Les Trois Coups. — D’où vous est venu ce parti pris très fort dans la création contemporaine ?
Serge-Aimé Coulibaly. — Ma formation a été pluridisciplinaire. Je suis musicien, danseur, comédien, j’ai toujours fait ça. J’ai commencé ma formation au Burkina-Faso, avec Amadou Bourou, au sein de la compagnie Feeren. Le matin, on faisait du travail physique, de la danse, et après on faisait du travail plus intellectuel, pour réfléchir au développement culturel de l’Afrique. L’après-midi, c’était tout un travail musical pendant trois heures. Nous nous demandions alors ce que le théâtre devait être pour nous, dans le contexte africain. Et, en tant qu’Africains, ce que nous pouvions, nous, apporter au monde. Dans ma danse, je me suis toujours inspiré des réalités politiques, culturelles et économiques du Burkina-Faso et de l’Afrique. Je pars toujours d’un contexte local pour ouvrir à l’universel. C’est pour ça que c’est aussi important pour moi d’enrichir le vocabulaire contemporain avec ce que je peux apporter de chez moi, en terme de richesse de mouvements, de sensibilité, et de manière de voir les choses. ¶
Propos recueillis par
Delphine Roucaute
Les Trois Coups
Kohkuma 7° sud, de Serge-Aimé Coulibaly
Compagnie Faso danse théâtre • 66, boulevard Montebello • 59000 Lille
06 10 58 46 88 (Anne Désideri)
Site : www.fasodansetheatre.com
Courriel : fasodansetheatre@yahoo.com
Conception et chorégraphie : Serge-Aimé Coulibaly
Assistanat chorégraphique : Lacina Coulibaly
Avec : Yiphun Chiem, Lacina Coulibaly, Adonis Nébié, Sayouba Sigué
Création musicale : Sana Seydou « Khanzai »
Chanteuse : Djénéba Koné
Scénographie : Dao Sada
Création lumière : Stéphane Matuszak
Construction décor et régie : Pierre Briant et Stéphane Matuszak
La Rose des vents • boulevard Van-Gogh • 59653 Villeneuve-d’Ascq
Site du théâtre : www.larose.fr
Réservations : 03 20 61 96 96
Du 11 au 13 octobre 2011 à 20 heures, jeudi à 19 heures
Durée : 1 h 5
20 € | 16 € | 12 €
À retrouver le 18 novembre 2011 à la Maison folie de Wazemmes à 20 h 30




Derniers commentaires