Mercredi 3 mars 2010 3 03 /03 /2010 23:36

Grandeur et décadence du père chez Pasolini

 

Figure marquante du xxe siècle, le cinéaste italien Pasolini signe avec « Affabulazione » un drame tranchant comme une lame. La pièce s’intéresse au parcours d’un père obsédé par son fils jusqu’à la démesure. Il en perd son autorité, ses certitudes, et jusqu’à sa substance. C’est l’occasion pour l’auteur d’explorer les non-dits et les dessous d’une relation peu ordinaire.

 

lettrine-didot-102pt-U.gif n homme se réveille choqué par le mauvais rêve qui vient de le saisir. Il s’est vu poursuivi par un garçon plus grand que lui. Dans ce garçon, il voit son fils. Ce cauchemar est-il une prémonition ? Le fils va-t-il surpasser le père ? Ce fils qu’il voulait voir marcher dans ses traces devient un rival. Car le fils a grandi, il est beau, il déborde de l’insouciance de ses 19 ans. Il a même une petite amie très jolie. Tout cela, le père en est jaloux à se tordre de douleur. Il n’a plus la maîtrise du destin de son fils. Peu à peu, ce rêve remet en cause tout son univers : non seulement son lien avec son fils, mais aussi son assise dans la société milanaise qu’il dominait. Était-il bien lui-même avant de comprendre par le rêve son impuissance ? D’un coup, l’assurance et l’ironie qui le caractérisaient le quittent. Comment se libérer de cette peur panique de son fils ? Comment résoudre cette rivalité ?

 

Les acteurs portent la pièce avec une grande générosité. En premier, Fabrice Rodriguez donne vie au père, figure charismatique qui se croit « inattaquable » et sombre dans l’isolement, la paranoïa, la violence. Louise Manteau, la petite amie, est légère et fraîche comme une fleur des champs. Elle est l’oxygène de cette pièce tout en tensions. Quant à Renaud Tefnin, il offre un beau portrait de jeune homme en pleine affirmation de soi. Ainsi, chacun des personnages est un être humain sensible et non un archétype. C’est pourquoi leurs émotions ont une saveur qui ne laisse pas indifférent.

 

affabulazione emilie-lauwers

 « Affabulazione » | © Émilie Lauwers 

 

Du point de vue de la mise en scène, la survenue de la nudité à plusieurs reprises est redondante par rapport au texte. Si le sexe est symbole de virilité et concentre la rivalité père-fils, cette nudité ne rend pas l’instant plus cru ou plus intense. Car, en 2010, la nudité sur scène n’est plus choquante. Elle devient une mode, voire une manie. Il est étonnant que la mise en scène, sobre et juste par ailleurs, ait cédé à cette mode.

 

Dans cette pièce, Pasolini veut lutter contre « le conformisme de la rébellion ». En d’autres termes, alors qu’il est de bon ton de se révolter, l’auteur explore le deuxième degré de la révolte. Pour cela, il renverse le mythe œdipien. Et il mélange tout : références littéraires, contexte politique, société bourgeoise, individus mal aimés. Dans ce sens, le texte fourmille d’idées complexes et de digressions extravagantes, comme exprès pour nous perdre. Et, effectivement, on décroche. Même si la volonté de Pasolini est bien de brouiller les pistes, l’ennui n’est pas loin devant l’avalanche des monologues. Certes, l’auteur donne par ce moyen une image très juste de la réalité que nous avons échafaudée : étourdissante et embrouillée. Toutefois, à moins d’être un aficionado de Pasolini, on trouvera que cette affabulazione traîne en longueur. 

 

De notre correspondante à Bruxelles

Cécile de Palaminy

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Affabulazione, de Pier Paolo Pasolini

Texte publié dans le volume « Théâtre », aux éditions Actes Sud, collection « Babel », 1995

Traduction de Michèle Fabien et Titina Maselli

L’Acteur et l’Écrit-Compagnie Frédéric-Dussenne • 216, avenue de la Couronne • 1000 Bruxelles

Tél. +32 (0)2 640 53 08

www.a-e.be

info@a-e.be

Mise en scène : Frédéric Dussenne

Avec : Louise Manteau, Fabrice Rodriguez, Ariane Rousseau, Renaud Tefnin et Benoît Van Dorslaer

Scénographie : Thibault Vancraenenbroeck

Lumières : Renaud Ceulemans

Costumes : Lionel Lesire

Musique originale : Michel Charpentier

Chorégraphie : Laurent Flament

Assistante à la mise en scène : Muriel Legrand

Régie générale : Gauthier Minne

Habilleuse : Carine Duarte

Stagiaire régie : Marion Benhammou

Coproduction : L’Acteur et l’Écrit-Compagnie Frédéric-Dussenne / Rideau de Bruxelles

Ce spectacle fait partie d’un diptyque, dont la deuxième œuvre, Bête de style, sera créée en septembre prochain à L’Atelier 210, en partenariat avec le Rideau

Le Rideau de Bruxelles, auditorium Paul-Willems • palais des Beaux-Arts • 23, rue Ravenstein • 1000 Bruxelles

Informations et réservations : +32 (0)2 507 83 61

ou Bozar Tickets : 18, rue Ravenstein • 1000 Bruxelles,

www.rideaudebruxelles.be

Du 23 février au 18 mars 2010, le mardi et du jeudi au samedi à 20 h 30, le mercredi à 19 h 30, le dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 55

20 € | 15 € | 14 € | 10 € | 8 €

Publié dans : Bruxelles | 2009-2010 - Par Les Trois Coups - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Mercredi 3 mars 2010 3 03 /03 /2010 20:03

« Hôtel Problemski » :

silence, on déracine !

 

Martine Fontanille joue et met en scène son adaptation d’« Hôtel Problemski » à La Fabrique du vélodrome de La Rochelle. Ce roman de Dimitri Verhuls, publié en 2003, raconte les conditions de vie des exilés politiques en centre d’accueil. Le quotidien de ces destins tragiques et clandestins est parfaitement incarné par Martine Fontanille, malgré une mise en scène qui manque de puissance.

 

lettrine-didot-102pt-guillemet-F ais comme si je n’étais pas là » dit le reporter posté devant un enfant qui va mourir, à qui il veut donner le rôle principal pour sa propre ascension professionnelle. Il rêve de faire la photo du siècle en mettant en scène la faim, le malheur et l’horreur absolue, puis de la vendre à Reuters. Mais Bipul Masli, ce photographe en mal de scoop, se retrouve un peu plus tard demandeur d’asile dans un centre d’accueil en Belgique. Les rencontres qu’il va y faire vont être pour le spectateur l’occasion d’apercevoir le quotidien de ces Tchétchènes ou Sierra-Léonais déracinés.

 

Seule en scène, Martine Fontanille est Bipul Masli. Elle incarne ce photographe qui vit pendant toute la pièce aux côtés des exilés qui ont payé cher leur « passage » et vécu l’enfer des containers et des soutes d’avions, pour se retrouver dans les murs d’un centre d’accueil belge. À l’arrivée, le centre n’a d’accueillant que le nom…

 

C’est après avoir séjourné dans un centre d’accueil que Dimitri Verhuls, journaliste et auteur belge, a écrit Hôtel Problemski. Il est également auteur de la Merditude des choses, récemment porté à l’écran. Les deux œuvres traitent de l’adversité que rencontrent des personnages marginalisés. Ceux-ci sont poursuivis par la misère et le malheur, et Dimitri Verhuls dépeint leur univers de manière très caustique, en y ajoutant une bonne dose de cocasserie.

 

hotel-problemski françois-vivier

 « Hôtel Problemski » | © François Vivier 

 

Martine Fontanille a adapté et mis en scène ce roman. Elle s’est choisie, elle, femme, pour tenir le rôle de cet homme. Cela crée dès le premier tableau un décalage. Sans doute parce que l’on imagine plus difficilement une femme dans cette situation. C’est une scène décrivant l’agonie d’un enfant qu’elle nous raconte moyennant force détails, avec l’obscénité du photographe voyeur. Le décor est épuré : seulement un vieux mur de béton crasseux et un sol brut. On se dit alors que l’on est parti pour une heure et quart d’une pièce qui risque d’être sombre et cafardeuse.

 

Mais la vie commence à reprendre dans les tableaux suivants. Martine Fontanille est très convaincante dans le récit des violences, des parcours de vie qu’elle aborde sous l’angle du quotidien. Lorsqu’elle attend « la lettre », celle de l’accord pour l’asile politique, nous attendons avec elle. Et c’est dans l’interprétation des scènes de la vie ordinaire, au réfectoire, dans les chambres ou lors des bagarres qu’elle est la plus crédible. Son visage est très expressif, il transmet toutes les émotions ressenties par les personnages. Une vraie performance que d’enchaîner ces récits de vies humbles et violentes avec beaucoup de justesse.

 

Du côté de la mise en scène et de l’adaptation : petite déception. J’avoue que j’ai été lassée par des monologues trop longs, car ils viennent ralentir le rythme de la pièce et atténuent l’insolence du texte, son humour pour le moins grinçant. Autre choix scénique infructueux : la comédienne est accompagnée à la guitare électrique. D’abord invisible dans les coulisses, ne distillant sa musique qu’en fond sonore, Hélène Deulofeu la guitariste rejoint la scène au cours de la pièce. Mais il y a une certaine distance entre le son et les mots. Pas suffisamment de volume ni d’éclats dans la musique pour accompagner au plus près le fracas des morceaux de vie racontés.

 

Pour autant, cette création est intéressante. Le jeu de Martine Fontanille mérite qu’on s’y arrête et la Cie Haute tension fait œuvre de salubrité publique, car en ces temps de reconduite à la frontière, les mots de Dimitri Verhuls font mouche. 

 

Claire Tessier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Hôtel Problemski, de Dimitri Verhuls

Christian Bourgois éditeur, octobre 2005, 168 pages, 15 €

Traduction : Danielle Losman

Compagnie Haute tension • 4, rue du Vélodrome •17000 La Rochelle

05 46 28 90 44

hautetension@aliceadsl.fr

www.compagnie-haute-tension.com

Mise en scène et adaptation : Martine Fontanille

Assistante à la mise en scène : Sylvaine Zaborowski

Assistante au plateau : Claire Touvenot

Avec : Martine Fontanille, Hélène Deulofeu (guitare)

Création costumes : Carole L’Hommedé

Décors : Marcelle Godefroid

Création lumière : Jean-Pascal Pracht

Création vidéo : François Vivier

Régie : François Vivier, Vincent Dubois

Administration : Emmanuelle Nègre

Coiffure : Thierry Jouen

La Fabrique du vélodrome • 4 , rue du Vélodrome • 17000 La Rochelle

Réservations indispensables: 05 46 27 12 12 ou info.lafabrique@sfr.fr

Du 24 février au 6 mars 2010 à 20 h 30, samedi à 18 heures, relâche le dimanche

Durée : 1 h 15

12 € | 5 €

Publié dans : Poitou-Charentes | 2009-2010 - Par Les Trois Coups - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Mercredi 3 mars 2010 3 03 /03 /2010 15:51

« Cahiers de la Maison Jean-Vilar », nº 109

 

Le nº 109 des « Cahiers de la Maison Jean-Vilar » rend hommage aux nombreuses personnalités du spectacle disparues au cours des derniers mois. De l’oraison funèbre au « tombeau », des rites d’enterrement à l’érection de monuments et aux célébrations des anniversaires, l’hommage aux morts est une réponse à l’éternelle interrogation devant notre finitude. Et au théâtre, le spectacle continue !

 

cahiers-mjv-109 La célébration est un rite en pleine inflation, dorénavant en libre-service sur Internet. Comment rendre hommage à un auteur, à un comédien, à un metteur en scène, à un directeur de théâtre ou de festival… ? C’est la question posée à tous ceux qui ont si généreusement participé à ce numéro : Philippe Avron, Philippe Caubère, Bernard Faivre d’Arcier, André Françon, Victor Haïm, Joël Huthwohl, Jacques Lassalle, Jorge Lavelli, Muriel Mayette, Pierre Notte, René de Obaldia, Jack Ralite, Rufus, Frédéric Vitoux… À ces couronnes de contributions, nous avons ajouté un florilège de sagesses, d’Épicure à Jankélévitch.

 

Les Cahiers sont disponibles à la MJV et dans les librairies théâtrales.

 

Notre ligne éditoriale originale, développée en toute indépendance, sans recours à la publicité, ne fait l’objet d’aucune aide spécifique. Cette liberté a un coût qui nous impose d’élargir le cercle de nos lecteurs et le nombre de nos adhérents. Rappelons que l’adhésion à l’Association Jean Vilar donne droit à l’envoi gratuit des Cahiers de la Maison Jean-Vilar (4 numéros par an), au Carnet (lettre d’information adressée par mail), et à l’accès libre à toutes les manifestations de l’Association.

 

Au-delà du rayonnement de l’œuvre et de la pensée de Jean Vilar, les Cahiers de la Maison Jean-Vilar soulignent les enjeux du spectacle vivant et des politiques culturelles d’aujourd’hui. Après « L’Art d’être contemporain », « Stéphane Mallarmé », « Vilar-Béjart-le bazar », « Gérard Philipe », le prochain numéro sera consacré à Anton Tchekhov, parallèlement à l’exposition que présentera la Maison Jean-Vilar dans le cadre de l’année France-Russie pendant l’été 2010.

 

Merci de votre appui.

 

Recueilli par

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


En pratique : adhésion à partir de 25 €/an

contact@maisonjeanvilar.org

www.maisonjeanvilar.org

04 90 86 59 64

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