Entretien avec Jean-Marc Andrieu
Tonsure de moine, sourcil noir épais, Jean-Marc Andrieu est depuis vingt-cinq ans à la tête des Passions, orchestre baroque de Montauban. C’est lui qui a initié le festival des Passions baroques [chronique nº 1, chronique nº 2] dans sa ville de prédilection, dont il dirige également le conservatoire. Si beaucoup voient en lui un musicien hors pair, l’homme frappe surtout par sa modestie, son naturel, sa façon sincère de ne jamais se mettre volontairement en avant. Mais c’est bien la passion qui anime celui qui verrait bien son ensemble enfin parvenir « à l’orée d’une reconnaissance nationale ».
Jean-Marc Andrieu | © Céline Doukhan
Les Trois Coups. — Comment se situe votre ensemble les Passions dans le paysage des ensembles baroques français ?
Jean-Marc Andrieu. — Il s’agit principalement de défendre des compositeurs français, dont des compositeurs méridionaux, comme Jean Gilles. Depuis quelques années, notre exigence artistique a augmenté. Nous sommes sans doute à l’orée d’être considérés comme un ensemble important à l’échelle nationale. Nous nous intéressons aussi à l’influence italianisante qu’on sent chez certains compositeurs, comme Charpentier.
Les Trois Coups. — Vous jouez sur des instruments d’époque ou sur des copies d’instruments anciens. Pouvez-vous commenter ce choix ?
Jean-Marc Andrieu. — Les musiciens font des recherches sur leurs instruments. Dans notre pratique des instruments anciens, nous essayons de ne pas tricher : en effet, se servir d’instruments anciens induit une pratique, une technique spécifiques. Prenons l’exemple du violon : si l’on utilise une mentonnière, la tenue du violon est certes facilitée, mais l’on perd le caractère propre du violon ancien, qui oblige à modifier complètement la façon de se servir de la main gauche. Il faut donc se former à ces techniques, notamment lors de stages, comme celui de Barbaste, où j’enseigne (1). Ce tournant dans la conception des instruments est intervenu au début du xixe siècle, en lien avec le changement du rôle social de la musique : il a fallu développer des instruments permettant de dégager plus de puissance, pour jouer les œuvres nouvelles dans de plus grandes salles.
Les Trois Coups. — Le concert que vous donnez à Montauban dans le cadre du festival Passions baroques ainsi que votre nouveau disque (2) sont consacrés à Charpentier. Pourquoi ce compositeur ?
Jean-Marc Andrieu. — Charpentier est, à mon avis, un des grands génies français. Or, on ne connaît que la moitié de son œuvre. On a commencé à le redécouvrir à l’occasion du tricentenaire de sa mort, en 2004. Il faut à cet égard saluer le travail extraordinaire de Catherine Cessac sur ce compositeur. Je l’appelle « la Veuve Charpentier » ! Du point de vue vocal, je cherche pour l’interpréter une belle projection des voix, qui ne soit pas typique de cette façon française d’avoir des sons relâchés, pleins de fioritures.
Les Trois Coups. — Comment savoir la manière dont était interprétée cette musique à l’époque ?
Jean-Marc Andrieu. — Il y a, par exemple, des ouvrages comme le Voyage musical dans l’Europe des Lumières de Charles Burney, qu’il faut lire absolument (3). Mais il ne faut pas faire trop « historique ». Sur scène, il faut oublier tout cela. C’est ce que je dis à mes élèves au conservatoire : la technique, tu la travailles, mais au moment du concert, il faut balancer, oublier la technique. Par ailleurs, il y a des limites, notamment en ce qui concerne le « bon goût ». Cette notion apparaît régulièrement dans les traités de l’époque, écrits par Couperin, Bacilly… Le « bon goût », c’est ce qu’il faut faire pour plaire aux gens. Mais, parfois, on peut prendre des options différentes. Par exemple, pour les « tremblements », l’ancien nom des trilles, les faire par la note du dessus, ainsi qu’il est préconisé, ne me semble pas toujours pertinent (il chantonne deux exemples). Il y a une marge d’interprétation personnelle.
Les Trois Coups. — Quels sont les projets des Passions ?
Jean-Marc Andrieu. — Nous interpréterons bientôt des Noëls baroques occitans, et en février 2012, nous donnerons un concert avec des musiciens chinois. J’aimerais que cela soit interactif, et non pas asséné d’un seul tenant. On verrait, par exemple, les musiciens français se lancer maladroitement dans l’interprétation de la musique chinoise, et là l’un des musiciens chinois interviendrait pour dire : « Eh là, ce n’est pas ainsi qu’il faut le jouer ! Faites plutôt comme ceci… ». Peut-être qu’ils flippent autant que nous, à l’idée de jouer du Vivaldi… Nous poursuivons aussi notre travail sur Jean Gilles. Je travaille en ce moment à reconstituer certaines partitions, dont, pour gagner du temps et de la place, les copistes n’avaient pas transcrit les parties instrumentales intermédiaires… ¶
Propos recueillis par
Céline Doukhan
Les Trois Coups
1. Tous les ans à Barbaste, dans le département de Lot-et-Garonne, au mois de février.
2. Beata est Maria, 1 C.D. Ligia-Harmonia Mundi, sortie le 27 octobre 2011.
3. Éd. Flammarion, coll. « Harmoniques », 2010.
Les Passions • impasse des Carmes • 82000 Montauban
05 63 22 19 78




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